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Blog en mémoire de mon grand-père requis du travail forcé en Allemagne nazie de mars 1943 à mai 1945

Émile, le "petit Papa"

Dernière mise à jour : 20 mai 2024

Quand Jean part en Allemagne, son père Émile a 48 ans. Dans ses lettres, il s'adresse avec tendresse à son père qu'il appelle parfois mon "petit Papa" ou mon "pauvre Papa".

Voici un portrait de Léon, dit Émile, à partir de ce que j'ai retenu des souvenirs de sa fille, ma grand-tante Simone, de photographies, de ce que j'ai pu déduire de données d'états civil et militaire que j'ai pu trouver, et de ce que Jean écrit dans ses lettres.

Émile, le père de Jean, à la Montagne de Beaune dans les années 1930 (source : archives familiales). Voir plus bas les inscriptions au dos de la photographie

Son prénom déclaré à l'état civil était Léon. Troisième d'une fratrie de 5 enfants, Émile est né en 1894 à Bellevesvre, village de la Bresse qui comptait 700 habitants en 1900 (moins de 300 aujourd'hui) situé en Saône-et-Loire mais se trouvant plutôt dans la zone d'influence de Lons-le-Saunier, chef-lieu du Jura. C'est là que la famille habitait depuis des siècles. Elle s'était en grande partie spécialisée au fil du temps dans la production de farine et l'exploitation de moulins jusqu'à atteindre une certaine prospérité. Le grand-père d’Émile, Jean-Claude (dit Jules), possédait le Moulin d'Or qui employait plusieurs personnes (garçon meunier, charretier, farinier, voiturier...). Il en reste aujourd'hui des ruines qui donnent une idée de l'importance du moulin. Ni Émile ni ses frères et sœurs n'ont perpétué la tradition familiale. Quelque chose s'est cassé avec son père, Léon (Léon-Hippolyte à l'état civil), j'y reviendrai dans un autre article.


Émile et son frère aîné Victor (né une année avant lui) ont quitté leur Bresse natale pour venir travailler à Beaune comme bouchers. Il semble qu’Émile ait suivi les pas de son aîné. Sur la photographie ci-dessous retrouvée dans les cartons de ma grand-tante, on reconnaît Victor, l'aîné (à gauche) et sans doute Émile (à droite), devant une boucherie. J'ai découvert dans les recensements de la ville de Beaune qu'il y avait au début du 20e siècle une boucherie tenue par Arthur Forain rue Carnot à Beaune. En 1911, Victor, le frère d’Émile, est recensé à cette adresse comme ouvrier boucher.

Émile (à droite) et son frère Victor devant la boucherie Arthur Forain, 21 rue Carnot à Beaune, au début des années 1910 (source : archives familiales)

Avant de s'installer à Beaune pour de bon, Émile a fait un séjour à Paris où il a travaillé comme boucher. Ma grand-tante Simone se rappelait avec fierté le nom et l'adresse précise de la boucherie où son père avait travaillé dans le 16ème arrondissement à Paris. Je les ai oubliés.


J'ai trouvé confirmation du séjour à Paris d’Émile dans sa fiche de matricule militaire sans doute établie en 1914. Il est écrit que Léon, dit Émile, boucher de profession, réside au 71 rue Caumartin à Paris dans le 9ème arrondissement (près des Grands magasins et pas très loin des Halles où se trouvait le marché des viandes notamment). Je m'imagine que c'est ici, à Paris, au contact des bouchers des Halles, qu’Émile s'est familiarisé avec l'argot des bouchers, le louchébem, qu'il a transmis à son fils Jean et que celui-ci utilise dans ses lettres pour contourner la censure [renvoi vers article].

Extrait de la fiche militaire de Léon, dit Émile (source : archives départementales de Saône-et-Loire)

Comme beaucoup de jeunes à ce moment-là, sa vie va être bouleversée par la Guerre 14-18. Juste après le début de la guerre, en septembre 1914, Émile est incorporé dans le 11e Régiment de Chasseurs à cheval. Il y restera près d'une année puis changera plusieurs fois d'affectation jusqu'à la fin de la guerre.

Émile, soldat au 11e Régiment de Chasseurs à cheval au début de la Guerre 14-18 (source : archives familiales)

Il a combattu sur le front, en France et dans les Balkans. Blessé par balle au bras droit en Serbie en décembre 1915 et intoxiqué par gaz dans l'Aisne, il en gardera des séquelles jusqu'à la fin de sa vie. Sa fiche militaire fait état d'une lésion pulmonaire et d'un emphysème suite à l'intoxication par gaz, causant des bronchites chroniques, ce qui lui vaudra d'être réformé après la guerre.


En septembre 1917, alors qu'il est affecté au 162e Régiment d'Infanterie, Émile fait l'objet d'une citation à l'ordre du régiment : "soldat très brave qui a déjà été blessé par deux fois a donné beaucoup pendant la période". Il recevra la médaille militaire en 1932 et la médaille commémorative de Serbie en 1933.

Émile, soldat au 162e Régiment d'Infanterie sans doute en 1917, avec sa citation à la poitrine (source : archives familiales)

De retour à Beaune après la guerre, il se marie en avril 1920 avec Marie, fille d'un jardinier également tonnelier, résidant Faubourg Saint-Jacques à Beaune. Marie est née en 1899, cinq ans après Émile, un 23 décembre, comme lui. Dans une lettre écrite d'Allemagne, Jean leur souhaite leur anniversaire en même temps[0].

Émile et Marie, les parents de Jean, en mariés en avril 1920 (source : archives familiales)

Les deux époux tiennent ensemble une boucherie Place Madeleine à Beaune. C'est là que Jean naît le 16 décembre 1922 et va grandir.

Émile (au second plan) et Jean, enfant, devant la boucherie familiale, place Madeleine à Beaune, vers 1926/1927 (source : archives familiales)

A travers les lettres écrites par Jean depuis l’Allemagne, on peut imaginer en creux, souvent évoquée sur le mode du manque et de la nostalgie, la vie d’Émile et de toute la famille entre les deux guerres et pendant la Seconde guerre mondiale.


Une vie toute entière dédiée à faire tourner le commerce. Une vie sociale riche, au contact de la famille, des employés de la boucherie (impactés comme Jean par la réquisition du STO[1]), au contact des autres commerçants (le frère aîné d’Émile, Victor, tient une boucherie chevaline dans la même rue), des voisins, des clients, des amis… Dans presque chacune de ses lettres, Jean adresse une longue liste de Bonjours à Untel ou Unetelle.


Émile semble être un commerçant impliqué dans sa corporation (Jean évoque dans une lettre la participation de son père à un Congrès de bouchers à Lyon[2]).  


Ses semaines sont rythmées par l’achat des bêtes qui seront préparées et vendues à la boucherie. L’approvisionnement devient de plus en plus difficile pendant la Seconde guerre mondiale[3].


Il possède un jardin qu’il cultive lui-même[4] et qui lui fournit de précieux fruits et légumes pendant la guerre.


Plusieurs photos retrouvées dans les cartons de ma grand-tante (comme la première de cet article plus haut) ont été prises à la Montagne de Beaune où Émile devait posséder une petite cabane. La « Montagne » est la colline qui surplombe Beaune, s’inscrivant dans la continuité de la côte viticole allant de Dijon à Chalon-sur-Saône. Entourée de versants plantés de vignes, elle est notamment recouverte en hauteur de sapins (Jean les évoque dans ses lettres[5]). Au début du 20e siècle, des Beaunois, souvent des commerçants et artisans, y avaient une cabane où ils venaient aux beaux jours passer du bon temps.

Verso de la première photo plus haut : « En souvenir de la Montagne / A toi le Roi du saucisson et de l’escalope / Pour un boxeur t’en as une de gueule ?? / Mais… pas d’histoire. / [mot illisible] Émile ? [mot illisible] Marie / Amicalement »

Ainsi se dessine la « bonne vie » évoquée avec nostalgie par Jean depuis l’Allemagne, dont les « descentes chez Gégène », le marchand de bestiaux, sont aussi une composante[6],et qui s’accompagne toujours de bons vins et de bonne chère[7].


Cette bonne vie et les excès qui vont avec, contrepoints du travail, des peines et des épreuves (dont la Grande Guerre et ses morts n’ont pas été des moindres), n’ont pas dû améliorer les problèmes de santé d’Émile dont témoignent les lettres de Jean (il essaie même d’utiliser des certificats sur la maladie de son père pour obtenir une permission[8] [renvoi vers un article]) et qui l’emporteront 5 ans après la fin de la guerre, en 1950, alors qu’il a 55 ans.







[0] « Je vous souhaite, papa et maman, un bon anniversaire et excusez-moi pour l'avance mais ce sera plus sûr. » (lettre du 7 décembre 1943)

[1] « Est-ce que Robert est toujours là ? ou sans quoi comment fait mon petit papa ? J’y pense souvent quand je suis en train de gratter cette espèce de tôle. » (lettre du 30 mars 1943)

[2] « Je suis maintenant au courant que papa a été à Lyon au Congrès et avec qui il y a été comme autre boucher. » (lettre du 05 avril 1943)

[3] « Comme je vois, papa a bien du travail, et il est fatigué. Est-ce qu’il y a du bon leufbet* chez Gégène ? » (lettre du 15 mai 1943) *leufbet : bœuf en louchébem

[4] « Je vois aussi que le jardin marche bien et que vous ne manquez pas de légumes (pas comme nous). C’est ce qu’il faut. » (lettre du 15 mai 1943)

« Tu sais, mon pauvre papa, tu pourras planter des rutas*, betteraves et autres légumes de cette espèce car nous allons connaître le goût, à peu près le même que celui que je cuisais pour les pensionnaires de la Cloche. » (lettre du 30 mars 1943) * rutabagas

[5] « Nous allons au bois. Nous avons vu des chevreuils, des lièvres, des renards. Il y a de beaux sapins mais pour nous ils ne valent pas ceux de Rochetain ou de Mont-Ronde*. » (lettre du 28 avril 1943) * lieux-dits de la Montagne de Beaune

[6] Les bons biftecks dont je ne connais plus guère le goût, surtout un onglet ou une cornillée quand on allait chez "Gégène" faire nos petites descentes. » (lettre du 06 juillet 1944)

[7] « J'espère plus que jamais nous voir réunis autour d'une bonne table bien garnie et bien achalandée de bonnes bouteilles de jus de nos treilles, car ici nous n'en avons plus le goût. » (lettre du 06 juillet 1944)

[8] « Je viens de recevoir ta lettre du 29 en même temps que celle du 10 août, où il y a des certificats comme quoi papa est malade. » (lettre du 17 août 1943)




1 Comment


pierrefelicien.demougeot
May 27, 2024

Un onglet tout le monde connait ça, même les parisiens, mais une cornillée qu'est-ce que ça peut bien être ? J'avais oublié ce terme depuis longtemps et le voici qui ressurgit au détour de ce blog ... le boucher en face chez moi à Pierre de Bresse, le Gènot Demaizière, avait un nom singulier pour désigner cette pièce de viande, il l'appelait "un enferli" ... en fait, il me semble bien qu'il s'agit de la "hampe" superbe pièce à bifteck quand elle a bien rassi et un peu noirci, pendue dans le frigo du boucher !

Sur la carte postale à droite on distingue une femme entrain de donner du grain aux poules et poulets, j'ai toujours imaginé qu'il pouvait…

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