Une boîte à vivres dans le placard (détour #6)
- Manuel DEMOUGEOT
- 31 mars 2024
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 12 mai 2024
Ma grand-tante Simone m’avait informé de l’existence de ces lettres. C’est mon oncle, prénommé lui aussi Jean, qui les détenait. Il les tenait de mon arrière-grand-mère, Marie, la mère de mon grand-père. J’ai demandé à mon père de les demander à son frère. Je les ai découvertes pour la première fois chez mes parents, lors d’une de mes venues à Beaune.
Ces lettres sont dans une boîte en métal, d’environ 30 cm de long, 10 cm de large et 5 cm d’épaisseur. J’ai tout de suite pensé qu’il s’agissait d’une boîte militaire de rangement pour des rations de nourritures. J’en ai trouvé la confirmation en faisant des recherches sur internet. J’en ai vu de semblables à vendre aux enchères. Ce sont des « boîtes à vivres ». Celle-ci doit être de la Guerre 14-18. On arrive à déchiffrer les restes d’une inscription « 131e RT » (RT pour régiment terrestre).
Est-ce qu’elle a été rapportée par mon arrière-grand-père, Émile, mobilisé en 1914, blessé par balle en décembre 1915 en Serbie, intoxiqué par gaz dans l’Aisne, « soldat très brave qui a donné dans la période » d’après ses états de service militaire[1] ? Est-ce mon grand-père qui avait récupéré cette boîte dans ses pérégrinations de retour d’Allemagne ? La tenait-il d’un prisonnier de guerre français rencontré en Allemagne ? Ou bien est-ce une boîte qui avait servi pour un des nombreux colis que sa famille lui avait envoyés ? Je ne le saurai jamais.

A l’intérieur, il y avait des dizaines de lettres et cartes postales, rangées très serrées. Le soir, je sortis les lettres de la boîte et commençais à les lire. Je les découvrais avec la même fébrilité que lorsque j’écoutais ma grand-tante Simone. A la fois extrêmement attentif et saisi par l’émotion. C’était comme si je découvrais ce grand-père que je n’avais pas connu. Comme si je découvrais quelque chose que je n’aurais pas dû voir. Comme si je brisais un tabou. Je m’attendais à des révélations, des secrets.
Il n’y en avait point. La lecture était difficile. Une écriture maladroite. Une ponctuation incorrecte. Des mots que je ne comprenais pas, des expressions datées, des références qui ne me parlaient pas. J’étais impressionné aussi par le témoignage historique qu’elles représentaient, le timbre à l’effigie d’Hitler, le papier jauni. Les lettres me semblaient répétitives. Dans chaque lettre, mon grand-père écrivait que sa santé était bonne et que son moral était bon. Il demandait systématiquement des nouvelles de ses petits frères et de sa sœur.
Mon père me dit que j’allais en faire un livre. Il n’avait jamais montré d’attention particulière pour la curiosité que je portais à mon grand-père, voire une forme d’incompréhension ou de suspicion. Que pouvais-je bien avoir à m’intéresser ainsi à ce grand-père que je n’avais pas connu ? En quoi son histoire et sa disparition pouvaient-elles me toucher ? J’en nourrissais un sentiment d’illégitimité, comme si je n’étais digne de cette mémoire qui ne m’appartenait pas. Sa remarque sur la possibilité que j’en fasse un livre témoignait indirectement d’une forme de reconnaissance et d’acceptation. Mais elle me sembla un peu sans objet. A ce moment-là, ce n’est pas pour écrire quelque chose que je m’intéressais à mon grand-père. C’était pour une autre raison. Et puis, comment faire un livre de ces lettres ? quelle forme ? comment en tirer quelque chose ?
Je revins à Paris sans les lettres. Elles restèrent à Beaune sur une étagère, dans un placard. Mon grand-père existait un peu plus pour moi maintenant. On évoquait plus facilement son souvenir. Je gardais toujours près de moi la photographie de lui que m’avait donnée ma grand-tante, témoignage de son séjour en Allemagne au STO qui fécondait mon imagination vagabonde.
Le STO faisait également désormais partie de mes champs d’intérêt. Je savais depuis longtemps que mon grand-père avait été requis du STO dont j’avais entendu parler en cours d’histoire. Par le témoignage de ma grand-tante, je savais à quel point cela avait été marquant pour lui. Connaître le STO, c’était connaître mieux mon grand-père.
Je lus l’ouvrage de Jean-Pierre Vittori, Eux, les STO, quelques temps après sa réédition en 2007 (chez Ramsay). Je lus aussi à sa parution (chez Perrin) en 2017 Histoire du STO de Raphaël Spina, ouvrage très complet, qui décrit en détail la machinerie administrative mise en place pour assurer la réquisition de plus de 600 000 travailleurs et travailleuses français en Allemagne. Mon attention tombait en arrêt lorsque le sujet était évoqué dans les journaux ou à la radio. Mais je n’étais pas dans une recherche active. Je ne cultivais pas ni ne creusais le sujet.
Les lettres renfermées dans la « boîte à vivres » restaient au placard. Une mémoire certes, mais une mémoire morte, comme en informatique.
Pour que ces lettres sortent du placard, il fallait en repasser par le lieu d’où elles étaient parties.
[1] consultables sur le site des Archives de Saône-et-Loire
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