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Blog en mémoire de mon grand-père requis du travail forcé en Allemagne nazie de mars 1943 à mai 1945

Roger, « l’embusqué » à Beaune

Dernière mise à jour : 22 juil. 2024

Mon grand-père demande de manière récurrente dans ses lettres des nouvelles d’un certain Roger, un jeune de son âge, qui travaille, semble-t-il, dans la boucherie familiale. Il est resté à Beaune alors qu’il devrait potentiellement partir en Allemagne. Au-delà de l’amitié que mon grand-père pouvait entretenir avec ce Roger, cette récurrence m’a interrogé. J’ai cherché à en savoir davantage sur cet « embusqué »[1] qui parvient à échapper au STO.

Extrait d'une lettre datée du 15 mai 1943 mentionnant Roger "l'embusquer"

Dès ses premières lettres en mars 1943, mon grand-père demande dans presque chacune d’elles si Roger est parti pour l’Allemagne[2]. Le 6 mai 1943, ayant sans doute appris qu’il n’a toujours pas quitté Beaune, mon grand-père lui écrit directement (à la même adresse que celle de la boucherie de ses parents, ce qui me donne à penser que Roger travaille à la boucherie familiale ou bien que son adresse est confidentielle).

 

A partir de la fin mai 1943, il s’inquiète de nouveau de savoir si Roger est toujours à Beaune[3], en l’encourageant à se « débrouiller » pour ne pas partir, contrairement à lui : « Et Roger est-il toujours embusqué ? Tant mieux. Qu’il y reste assez longtemps. » ; « Qu’il tâche de se débrouiller pour rester » ; « Et mon vieux Roger, reste bien au port. Surtout ne fais pas comme moi. »

 

Entre le 12 et le 14 juillet 1943, mon grand-père reçoit sans doute un courrier l’informant que Roger a trouvé un moyen d’échapper au départ en Allemagne[4]. Il souhaiterait cependant avoir plus de renseignements[5]. Dans les lettres qui vont suivre de septembre 1943 à avril 1944, il va continuer à demander des nouvelles. C’est seulement en avril 1944 qu’il reçoit enfin une lettre de Roger[6].

 

Ainsi se dessine le cas d’un jeune réquisitionnable qui a réussi à échapper au STO. Par quels moyens exactement ? par quelles combines ? J’ai interrogé ma famille, père, oncle, cousins. Personne n’a pu me donner d’élément sur ce Roger. J’ai retrouvé par hasard aux Archives municipales de Beaune un certificat médical concernant ce fameux Roger, né à Rocroi le 19 août 1921. Le certificat est établi par un médecin des Ardennes.

Certificat médical au profit de Roger M. : "Je soussigné certifie avoir examiné ce jour au titre du recensement médical des classes 20-21-22 Monsieur M. Roger Léon né à Rocroi le 19-8-21. Résultat catégorie moyen" (Archives municipales de Beaune)

J'ai retrouvé la trace de Roger M. dans les recensements de 1931 et 1936 de Rocroi. Son père Auguste était fondeur. En 1940, au moment de la débâcle de l'armée française et de l’Exode qui a suivi, il s’est réfugié à Beaune et a travaillé à l’usine de chaudronnerie Perrot et Aubertin, comme l’atteste sa fiche de matricule militaire[7]. C’est à ce moment-là que Roger et mon grand-père ont dû se rencontrer. Mais peut-être y avait-il déjà auparavant entre les deux familles des liens qui auraient pu expliquer que celle de Roger M. se soit repliée à Beaune.

 

Le certificat médical établi par le médecin ardennais lui a-t-il servi à se faire exempter ou du moins à différer son départ ? Roger M. a-t-il tiré parti de sa double attache géographique – ardennaise et bourguignonne – pour confondre les autorités ? S’est-il caché ? Je ne le sais pas.

 

Roger M. mort le 7 octobre 1984 à Charleville-Mézières à l’âge de 63 ans[8].

 





[1] « Embusqué » : c’est ainsi que mon grand-père le qualifie à deux reprises dans ses lettres, avec une forme de taquinerie amicale qui n’en dit pas moins clairement, et même s’il l’encourage à rester à Beaune, que son ami est bien au chaud quand lui est « au bagne ».

[2] « Je pense que Roger n’est pas encore parti. Tu me diras si d’autres camarades sont partis aussi. » (14 mars 1943)

« P.C. Je n’ai pas demandé ce que faisait Roger, où est-il pour le moment, vous me le direz. » (17 mars 1943)

« Et qu’est devenu Roger ? Est-il parti lui aussi ? Et où ? Il faudra me le faire dire. Le temps me dure aussi de lui. » (30 mars 1943)

« Je suis bien content que vous soyez tous en bonne santé et que Roger soit toujours parmi vous. Tant mieux pour lui. Qu’il reste le plus longtemps possible, il sera sûrement mieux que moi sans le savoir. » (5 avril 1943)

« Je n’en ai pas reçu d’autres [nouvelles] que celle de Roger qui, comme je vois, est toujours chez nous. » (8 avril 1943)

« Et Roger est-il toujours à Beaune ? J’espère que n’importe comment il ne viendra pas derrière la frontière qui me sépare de vous » (28 avril 1943)

[3] « Est-ce que Roger est toujours à Beaune ? Surtout qu’il ne fasse pas comme moi. » (22 mai 1943)

« Et mon vieux Roger, reste bien au port. Surtout ne fais pas comme moi. » (24 mai 1943)

« Et Roger est toujours à Beaune ? » (30 mai 1943)

« Et Roger est toujours là-bas, tant mieux pour lui. » (2 juin 1943)

« Et Roger est-il toujours embusqué ? Tant mieux. Qu’il y reste assez longtemps. » (7 juin 1943)

« Et Roger, est-il toujours à Beaune ? » (10 juin 1943)

« P.C. Est-ce que Roger est toujours chez nous ? Qu’il tâche de se débrouiller pour rester et embrassez-le bien pour moi. » (14 juin 1943)

« Et Roger, que devient-il ? Est-ce qu’il va toujours bien ? Qu’il tâche de tenir sa bonne place. Embrassez-le bien pour moi et à bientôt. » (20 juin 1943)

« Roger est-il toujours chez nous ? Qu’il tâche de se débrouiller pour rester. » (24 juin 1943)

« P.C. Et Roger que fait-il ? Embrassez-le bien pour moi. » (1er juillet 1943)

« Et Roger, fait-il toujours son service ? Est-ce qu’il a quelque chose pour partir ? J’espère que non. » (3 juillet 1943)

« Et Roger, tâche de te débrouiller pour rester à Beaune. Et es-tu toujours en bonne santé ? Tu donneras bien le bonjour à tes parents de ma part quand tu leur écriras. » (05 juillet 1943)

« Et Roger, est-il toujours parmi vous ? (12 juillet 1943)

[4] « Roger a bien fait d’aller en lieu sûr. Vous lui donnerez de mes nouvelles. Et donnez-moi aussi d’autres renseignements. » (lettre du 14 juillet 1943)

[5] « Je ne sais rien de Roger » (lettre du 1er août 1943)

« Je voudrais bien avoir des nouvelles de Roger et de plus amples détails. Tâchez de m’expliquer. » (lettre du 9 août 1943)

« Je voudrais bien aussi avoir des nouvelles de Roger pour savoir un peu ce qu’il fait. » (lettre du 14 août 1943)

[6] « J'ai reçu une lettre de Roger hier et c'est la 1ère que je reçois. » (lettre du 20 avril 1944)

J'ai reçu la 1ère lettre de Roger. Il me dit de joindre un mot dans la vôtre mais maintenant cela m'est impossible. Donnez-lui le bonjour ainsi qu'à ses parents. » (lettre du 22 avril 1944)

[8] J’ai retrouvé sur internet un avis de décès qui doit être le sien




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