top of page
PHOTO UNE-2.PNG

Blog en mémoire de mon grand-père requis du travail forcé en Allemagne nazie de mars 1943 à mai 1945

« On est bien loin de Beaune à présent »

Dernière mise à jour : 3 janv.

J'ai choisi de reproduire in extenso deux lettres de mon grand-lettre pour rendre compte de son écriture, de son phrasé et de l'aspect visuel de ses lettres. En voici une. C'est une des premières qu'il a adressées à sa famille depuis l'Allemagne. Elle date du 17 mars 1043. Il décrit son travail, l'usine, le camp. Il parle des copains de Beaune restés avec lui et des mystérieux "copains de Joseph" qui "lupèment un peu dans le loinqué"...

Eger le 17.3.43

 

Chers parents,

 

Je vous envoie ces nouvelles le plus rapidement possible, par avion recommandé. Je crois que vous avez reçu ma lettre envoyée de dimanche ou alors elle ne tardera pas.

 

Je viens de commencer le travail à l’usine d’aviation, comme je vous l’ai dit. Je suis toujours avec Robert Clot, Collin, Beuzeville[1]. On travaille tous les quatre sur le même établi, avec chacun son étau et nos outils. Nous travaillons l’aluminium pour la réparation d’avion. Nous nous levons le matin à 6 heures. Deux de la chambre se lèvent à 5h et demi...

Première page de la lettre du 17 mars 1943
Première page de la lettre du 17 mars 1943

... pour le nettoyage et le balayage. Je suis nommé le chef de la chambrée à l’unanimité. Nous allons boire le café à 6h et demi à la cantine, à environ 500 mètres de la chambre. Puis nous entrons à l’usine à 7h. Nous sortons à 12h et quart pour reprendre le travail à 1h moins le quart, et nous sortons le soir à 6h. La pension est à peu près celle des copains qui mangent dans la cour de la Cloche[2]. Je compte que tu pourras, ma petite maman, m’envoyer ce que je t’ai demandé : chaussette car, comme tu peux voir sur ma première lettre, deux paires sont toutes déchirées ; ma culotte bleue car j’en ai bien besoin ; une chemise blanche parce que je compte pouvoir sortir à partir de cette semaine (jusqu’à maintenant pas de sortie) ; mes pantoufles en caoutchouc ; de la laine pour raccommoder mes chaussettes. Tu me remettras un peu de savon, si tu veux, pour me laver et laver mon linge. Pour cela [se laver] nous sommes très bien : le matin à 6 heures, la douche est déjà très chaude. Tu m’enverras du dentifrice. Un ou deux peignes car j’ai cassé le mien, et ici on n’en trouve qu’à cinq à six marks le peigne. Nous ne touchons pas de tabac, et tu sais, pour cela, la fauche est pratiquée par certains types. Aussi, je compte sur le cadenas avec les clefs bien entendu. Si tu veux me mettre, comme je t’ai déjà dit, 2 boîtes de lait,...

Suite de la lettre du 17 mars 1943 (la page 2 est à droite, la page 3 à gauche)
Suite de la lettre du 17 mars 1943 (la page 2 est à droite, la page 3 à gauche)

... un peu de confiture, si cela ne prive pas mes petits frères, des lames de rasoir, une petite bouteille d’eau de Cologne, si tu peux en avoir. Tâche de m’envoyer des biscottes si tu veux et un peu de beurre, tu pourras le saler. Enfin envoie-moi ce que tu voudras, ce que tu pourras. Je ne sais pas ce qu’on gagne mais pas énormément de flousse[3]. Et nous payons 34°,00 par jour. Mais enfin l’argent, ce n’est rien. Le moral est à peu près bon dans toute la chambrée. J’ai trouvé de bons copains, 5 Dijonnais, 4 Chalonnais, 5 de Bar-le-Duc et nous 5 Beaunois, tous des sportifs. Nous espérons faire une bonne équipe de football.

Page 4 de la lettre du 17 mars 1943 (le coup de pinceau bleu témoigne du passage par la censure)
Page 4 de la lettre du 17 mars 1943 (le coup de pinceau bleu témoigne du passage par la censure)

Dimanche, nous allons voir un match de football, les prisonniers français contre les Belges. Un copain a demandé un ballon à ses parents.

 

Pour moi, la santé est toujours bonne. Je compte que chez nous c’est pareil. Papa doit être bien fatigué. Est-ce que vous avez encore un peu de viande ? Et toi, Maman, comment vas-tu ? Est-ce que tes jambes vont mieux ? Et Simone, Mimi et mon petit Dédé[4], comment vont-ils ? Le temps me dure un peu de toute la famille. Vous donnerez des nouvelles à tous les copains, en attendant que je leur écrive.

 

Tu m’enverras[5] la photo de l’équipe et la mienne sitôt qu’elle sera faite.

Page 5 de la lettre du 17 mars 1943
Page 5 de la lettre du 17 mars 1943

Cela me fera plaisir, tu sais, on est bien loin de Beaune à présent. Mais enfin, j’espère que cela passera assez vite.

 

Dans le baraquement à côté de nous, j’ai vu Joseph et ses copains[6]. Ils ne sont pas gironds[7] les poteaux[8] et puis ils lupèment[9] un peu dans le loinqué[10], c’est pas du badour[11] à voir.

 

Enfin, je vais vous quitter pour ce soir car il se fait déjà tard. J’espère bientôt recevoir des bonnes nouvelles de toute la famille et de Beaune. Donnez le bonjour à tout le monde des alentours, à Monsieur Prost. Et dis à Papa qu’il donne le bonjour à l’abattoir à tous les bouchers.

 

En attendant de vous relire, je vous embrasse tous bien fort mon papa chéri, ma petite maman, ma Monnette, mon Mimi et mon petit Dédé chéri.

 

A bientôt et à tous une grosse bise de bien loin de vous.

 

Jean.

 

P.C.[12] Je n’ai pas demandé ce que faisait Roger[13], où est-il pour le moment, vous me le direz. Et Robert est-il toujours chez nous ?

Mercredi en prenant le train à Dijon, j’ai vu Monsieur Huguenin. Son gars nous a quittés à Eger et je ne sais pas où il est parti. Il n’avait pas un bon moral, le pauvre gars.


Page 6 et 7 de la lettre du 17 mars 1943
Page 6 et 7 de la lettre du 17 mars 1943

 Voici mon adresse exacte. Et pour les colis Arbeiterpaket

 

M. Jean Demougeot

Gemeinschaftslager[14]

Flugzengwerk[15]

Baraque 1 Zimmer[16] 2

Sudetengau Eger

Deutschland

 

Tâchez de faire partir la lettre express et le colis si vous pouvez, pour que j’aie les nouvelles autour du 4 avril, comme nous l’a dit le chef de l’usine.



[1] Copains de Beaune [des articles leur seront consacrés]

[2] Hôtel de la Cloche : un hôtel place Madeleine à Beaune

[3] Argent

[4] Pour situer ses frères et sœur, voir cet article

[5] Est-ce un lapsus de sa part ? Voulait-il dire « Je vous enverrai la photo de l'équipe et la mienne » en pensant à l'équipe de football qu'il venait juste d'évoquer ?... Ou bien demande-t-il vraiment à ses parents de lui en envoyer des photis prises à Beaune d'une équipe (de rugby ?) ou de lui-même avant son départ ?...

[6] Il parle sans doute des Russes, "Joseph" faisant référence à Joseph Staline

[7] Girond en argot signifie joli, agréable pour un garçon

[8] Poteau en argot signifie ami. Ici, c'est plutôt les "gars".

[9] Ils lupèment : ils puent (en loucherbem, l'argot des bouchers qui consiste à remplacer par un "l" la première lettre du mot et à rejeter celle-ci à la fin, en y ajoutant un suffixe en -ème, -oque, -uche)

[10] Dans le loinqué : dans le coin, dans les environs (sans doute obtenu à partir du mot "coin" en loucherbem)

[11] Ce n’est pas beau à voir (badour signifiant en argot notamment beau)

[12] Il veut dire "P.S." (post scriptum). Dans toutes ses lettres, il commet cette erreur.

[13] Pour en savoir plus sur ce Roger, voir cet article

[14] Camp communautaire

[15] Usine d'aviation

[16] Chambre

Comments


bottom of page