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Blog en mémoire de mon grand-père requis du travail forcé en Allemagne nazie de mars 1943 à mai 1945

PélEGERinage (détour #7)

Dernière mise à jour : 1 avr. 2024


La présidence de l’Union européenne est dite tournante. Elle est assurée pendant 6 mois par un des 27 États membres qui se succèdent ainsi à la tête de l’Union. Pendant la période de sa présidence, un pays accueille de nombreux événements liés à l’activité des institutions européennes. Au second semestre de l’année 2022, c’est la République tchèque qui assurait cette présidence. Une réunion de représentants de pays de l’Union européenne dans laquelle je devais intervenir se tenait ainsi à Prague en octobre 2022. L’idée me vint de profiter de ma présence en République tchèque pour aller voir la ville où mon grand-père avait travaillé.

 

Après quelques recherches, je vis qu’on pouvait aller très facilement en train de Prague à Cheb qui est le nom tchèque de Eger. La ville se trouve dans la partie ouest de la République tchèque appelée les Sudètes, frontalière de l’Allemagne, où se trouvait au début du siècle dernier une forte minorité allemande. Les Sudètes avaient été annexées par l’Allemagne en septembre 1938, après l’Autriche en mars 1938 et avant la Pologne en 1939, ce qui allait marquer le début de la Seconde Guerre mondiale.

 

Ce prétexte professionnel était comme une couverture me permettant de justifier cette décision un peu bizarre de me rendre sur les lieux d’exil de mon grand-père que je n’avais pas connu. En particulier aux yeux de ma famille. Je donnais le sentiment que tout était normal puisque c’était à la faveur d’un déplacement professionnel que je rendais là-bas.

 

Le lendemain de ma conférence à Prague, je pris donc le train terminus Cheb. J’avais préparé les détails logistiques de mon voyage, réservé un hôtel, pris des renseignements sur la ville, et notamment sur les lieux où était implantée l’usine où avait travaillé mon grand-père[1]. Je n’avais cependant pas de plan précis. Je voulais humer l’air, ressentir ces lieux, sans but clair, tout en me disant que je trouverais quelque chose.

 


Gare de Cheb (Eger) aujourd'hui

J’arrivai à Eger/Cheb avec une espèce d’impatience et d’excitation. Le train avait plus d’une heure de retard. Je venais pour trois jours, période assez longue finalement pour un séjour sans projet autre que me promener dans une ville qui présente quelques attraits touristiques tout de même mais dont on fait vite le tour : des monuments médiévaux et du XVe siècle, une place du marché centrale entourée de bâtiments colorés, jaunes et roses, de musées, d’un beffroi qui carillonne en journée et de nombreuses tavernes et cafés. Le week-end, des Allemands traversent la frontière toute proche pour se détendre, venir se promener, boire.

 

Le deuxième jour, je me rendis à pied sur le site où se trouvaient l’usine d’aviation et le camp où vivait mon grand-père. Il faut bien une demi-heure pour le rejoindre depuis le centre-ville, trajet que devait souvent faire mon grand-père pour aller trouver quelques distractions au centre ville, comme il l’explique dans ses lettres. Sur les lieux qu’occupaient l’usine, détruite par les bombardements en 1945, il y a aujourd’hui un petit terrain d’aviation civile et les locaux d’un club aéronautique.

 

Lorsque j’arrivai sur le site, il y avait une petite fête du club avec un repas en plein air le midi. Le club était ouvert. Après avoir expliqué en anglais la raison de ma visite, on me présenta à un monsieur âgé qui me fit rentrer dans les bureaux du club et me montra des photos de l’usine pendant la Seconde guerre mondiale[2]. Malheureusement, il ne parlait pas anglais. Et je ne parle ni le tchèque ni l’allemand. Je parvins tout de même à lui faire comprendre que mon grand-père français était travailleur forcé dans l’usine, en lui montrant sa photo. Nous sortîmes des bureaux et il me montra où se trouvait l’emplacement des campements des travailleurs forcés français.

 

Endroit (aujourd'hui) où devaient se trouver les baraques des travailleurs français de l'usine d'aviation d'Eger

La suite de mon séjour à Eger/Cheb fut consacrée à des visites, des rêveries, l’esprit vagabondant, essayant de me figurer mon grand-père sur la place de la ville avec ses copains. Puis, je repris le train.

 

Il ne s’était rien passé, je n’avais rien découvert, je n’étais pas tombé nez à nez avec un homme ou une femme de 78 ans qui aurait ressemblé à mon père. J’étais convaincu cependant qu’il était essentiel d’avoir senti les lieux, d’avoir marché là où mon grand-père avait marché. D’avoir vu les mêmes monuments. La préparation du voyage m’avait aussi amené à faire davantage de recherches sur le STO, notamment pour essayer de trouver les traces d’anciens STO d’Eger[3].

 

Et puis, grâce à ce voyage, la boîte à vivres contenant les lettres était sortie du placard. Avant le voyage, pour le préparer, j’avais rapporté la boîte à vivres de Beaune à Paris. Je voulais m’imprégner des lettres, repérer des informations sur Eger, des détails, des indices que j’aurais pu retrouver sur place. Je n’avais pas emporté la boîte avec moi en République Tchèque, mais j’avais tout de même soigneusement rangé dans ma valise quelques lettres, une petite dizaine.

 

Et finalement, oui, je fis une découverte.

 

À Prague, la veille de mon départ pour Eger, j'avais décidé de créer un groupe d'échanges avec les descendants de mon grand-père, mon père, ses deux frères, mes cousins et cousines, ma sœur, mes enfants, afin de leur faire partager quelques photos de ce pèlerinage. Le lendemain dans le train qui me conduisait à Eger, je leur envoyais une photo d'une lettre écrite par notre grand-père pour qu'ils la lisent. Mais il était très dur de la lire en photo, qui plus est, sur un téléphone. Je décidai alors de la retranscrire, c'est-à-dire de la retaper sur mon ordinateur. En la relisant, j'eus l'impression d'accéder vraiment au contenu de la lettre. La retranscription permettrait de rentrer véritablement dans le texte, ce que ne permettait pas la lecture sur le vieux papier jauni avec l'écriture difficilement déchiffrable de mon grand-père, ses fautes d'orthographe, la ponctuation aléatoire, les mots désuets, l’argot. Avec cette retranscription les lettres reprenaient vie.





[1] Il y a quelques détails historiques sur le site internet du club d’aviation local

[2] Par la suite, alors que j'avancerai dans mes recherches, je compris que ce Monsieur était Luděk Matějíček, l'auteur d'un ouvrage sur l'histoire de l'usine d'aviation, intitulé Chebská křídla. Je n’eus pas conscience alors de cet heureux hasard.

 
 
 

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