Obéir à la loi française
- Manuel DEMOUGEOT
- 24 juil. 2024
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 25 juil. 2024
Mon grand-père aurait-il pu ne pas partir pour l’Allemagne ? Aurait-il dû ne pas partir ? Ces questions peuvent sembler absurdes et vaines a posteriori. Mais le fait est que beaucoup de jeunes, pas plus débrouillards ni plus courageux que mon grand-père, ont échappé à la réquisition, que ce soit dans un cadre légal ou non. Ces questions peuvent d’autant plus se poser qu’il a été reproché, après-guerre, aux anciens requis d’être partis alors que d’autres étaient restés pour résister. J’ai cherché à voir comment le cas de mon grand-père reflétait ces questions.

Un premier constat s’impose en négatif à la lecture de ses lettres : elles ne font pas directement état de ces questions. Si le sujet du départ est évoqué à plusieurs reprises[1], à aucun moment ce n'est pour faire écho à d’éventuelles discussions qui auraient pu avoir lieu en famille avant son départ le concernant, à des plans pour échapper au STO ni même à d’éventuelles hésitations.
C’est indirectement, lorsqu'est évoqué le cas d’autres jeunes, partis – ou non – en Allemagne, que les réflexions de mon grand-père me laissent imaginer comment ces questions pouvaient tourner dans sa tête. Dans une lettre de juin 1943, il évoque le cas d’un jeune qui a pris le maquis[2], il savait donc que c’était une option. Il savait que d’autres profitaient de sursis ou de mesures leur permettant de ne pas partir, comme son cousin Georges. Peut-être savait-il aussi que l’exercice du métier de cultivateur, fût-il improvisé, ou bien le fait d’être employé par une entreprise française travaillant au profit de l’occupant permettaient de ne pas partir ?
Avant son départ, avait-il pensé, avec son père et sa mère, à demander une faveur au maire, comme d’autres l’ont fait, et ce d’autant plus que la famille semblait avoir des liens avec le maire ? Les problèmes de santé de son père Émile, blessé de guerre, affaibli, n'auraient-ils pas pu justifier que mon grand-père reste pour faire tourner la boucherie familiale ?
Enfin, l’insistance avec laquelle il cherche à avoir des nouvelles de son ami Roger M. « embusqué » à Beaune témoigne non seulement de son souci amical du sort réservé à Roger, mais aussi de sa curiosité pour les combines permettant de ne pas partir.
Le fait est qu’il est parti et qu’il a vécu cet « affreux cauchemar »[3] comme il le nomme après une année passée à Eger, qu’il rebaptise dans deux lettres « Biribi », autrement dit le bagne.
Même s’il n’exprime pas explicitement de regret, je ne peux m’empêcher de croire qu’il devait penser que si c’était à refaire, il chercherait à ne pas partir. C’est en ce sens que j’interprète les conseils récurrents qu’il donne à Roger M. : « attendre le plus longtemps possible », « bien rester au port », « surtout ne pas faire comme lui ».
Pour autant, il ne nourrit pas de rancœur à l’encontre de ceux qui ne sont pas partis. Il écrit en septembre 1943 à ses parents qu’« il ne faut pas en vouloir à tous ceux-là [qui sont restés] »[4].

Des quelques travaux d’historiens que j’ai consultés, je retiens en particulier deux facteurs qui ont dû jouer dans le fait que mon grand-père soit parti :
premièrement, la rapidité de l'entrée en vigueur de la réquisition qui a laissé peu de temps aux discussions et à la recherche d’échappatoires : la loi créant le STO est promulguée le 16 février 1943, le recensement des jeunes à Beaune a lieu le 28 février à l'Hôtel de Ville (voir plus haut l'annonce parue dans le Journal de Beaune), mon grand-père part le 10 mars. Un rapport de la Sûreté générale du 18 mars 1943 note qu’« on entend déclarer couramment, à ce sujet, que rarement en France une loi a été appliquée aussi vite »[5].
deuxièmement, l’obéissance à la loi française : comme l’écrit Raphaël Spina, « cas unique en Europe, c’est la loi qui requiert, non l’occupant. On ne badine pas avec la loi dans un vieux pays unifié et centralisé, où l’école publique inculque son respect depuis plusieurs générations, où l’Église maintient la doctrine de l’obéissance au pouvoir établi, où l’amalgame entre STO et service militaire permet d’exploiter une tradition enracinée d’obéissance à la conscription. « Il existe aujourd’hui chez les Français une appréhension devant l’illégalité, un désir d’« être en règle » vraiment stupéfiant chez un peuple réputé frondeur et indocile », souligne un rapport de la Résistance sur le STO, fin février 1943. C’est moins stupéfiant si l’on songe qu’enfreindre la loi expose à avoir affaire à la police et aux gendarmes, ou pire, aux occupants. »[6]
Ce que je sais de la famille de mon grand-père (famille catholique, père ancien combattant et, j’imagine, « légaliste ») me donne à penser qu’il se trouvait dans ce contexte-là d’obéissance. Et c’était bien la loi française et ses serviteurs, à commencer par le maire, qui requéraient, comme le montre la convocation adressée à un jeune Beaunois que j’ai retrouvée aux Archives municipales.

Enfin, contrairement au discours qui s’est construit après-guerre, ceux qui partaient n’étaient pas nécessairement dénués de courage. Il en fallait notamment car c’était aussi aller vers l’inconnu et s’exposer aux bombardements alliés sur l’Allemagne [article à venir]. Tout comme, à l’inverse, être réfractaire au STO n’était pas un brevet d’héroïsme.
Les choses ne sont pas aussi simples et binaires que dans la célèbre chanson de Marcel Zanini des années 60 dont voici la version brésilienne qui l'a inspirée. Pour finir cet article sur une note décalée :
[1] « Vous me direz si d’autres copains sont partis » (lettre du 19 mars 1943)
« Comme je peux voir sur la lettre, pas mal de copains sont partis, et ceux de la culture partent aussi. La ville doit être bien morte avec plus de jeunes. Et Henri Noémie est parti. » (lettre du 5 avril 1943)
« Vous me dites que toute la classe 42 s’en va. Il ne doit plus guère rester de jeunes à Beaune, surtout s’il part d’autres classes. » (lettre du 14 juin 1943)
« Nous apprenons aussi que le classe 43 va être levée. » (lettre du 24 juin 1943)
[2] « Beaucoup de jeunes des camps de travail qui sont de ma classe arrivent nous rejoindre. J’ai causé avec une dizaine de gars qui était avec André Clermont sous ses ordres car il était chef d’équipe. Mais lui n’est pas venu ici. Il a pris le maquis. Des jeunes, il doit encore beaucoup en venir. » (lettre du 10 juin 1943)
[3] « Il y a maintenant un an que nous arrivions à Eger. C'est bien un drôle d'anniversaire à fêter. Enfin, il ne faut pas s'en faire pour autant et attendre bien tranquillement la fin de cet affreux cauchemar. » (lettre du 12 mars 1944)
[4] En revanche, peut-être ses parents en voulaient-ils à ceux qui étaient restés, d’où aussi ce qu’écrit mon grand-père. Je sais que mon arrière-grand-mère Marie, sa mère, que j’ai bien connue, gardait une forme de ressentiment. Elle disait que son fils Jean avait payé pour d’autres et avait été le sacrifié de la famille.
[5] Rapport cité dans SPINA Raphaël, Histoire du STO, Paris, Perrin, 2017, p. 115
[6] SPINA Raphaël, Histoire du STO, Paris, Perrin, 2017, p. 331
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