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Blog en mémoire de mon grand-père requis du travail forcé en Allemagne nazie de mars 1943 à mai 1945

Leurre de mémoire (détour #4)

Dernière mise à jour : 31 mars 2024

 

Le détour se fit par une cérémonie d’hommage aux morts de la Grande Guerre à Beaune. C’était le 11 novembre 2007. Beaune est la ville où je suis né et ai vécu jusqu’à mes 18 ans, avant de la quitter pour étudier puis travailler. J’avais été invité par la municipalité à participer à cette cérémonie annuelle. Il y avait une marche dans la ville, des dépôts de gerbe devant le monument aux morts et un petit discours dans une salle de la maison des jeunes et de la culture, la MJC.

 

Je me demandais au fond de moi ce que j’étais venu faire ici. Je reconnaissais bien quelques têtes. Mais plus la cérémonie avançait plus un sentiment de perdre mon temps et d’absurde grandissait en moi. Mes pensées s’égaraient. La salle où se tenait la réception était la salle du ciné-club où ma mère m’avait inscrit quand j’étais enfant. Je repensais aux films d’art et d’essai qu’on nous projetait. Un film en particulier qui dans mon souvenir était tchèque. Je repensais à mon enfance, l’école du Saint-Cœur dont le mur d’enceinte jouxte la MJC où je fis une partie de ma scolarité. Je voyais par la fenêtre de la salle le parking juste devant la MJC où ma mère nous attendait à midi, ma sœur et moi, pour aller déjeuner. Le discours du maire portait sans surprise en ce jour anniversaire de l’Armistice de la Grande Guerre sur l’importance de la mémoire, l’importance de ne pas oublier. En l’écoutant, alors que je commençais à trouver le temps vraiment long, l’évidence me frappa que la mémoire que je devais entretenir n’était pas dans cette salle mais ailleurs. Je ne sais même plus si j’ai attendu la fin du discours pour m’éclipser.

 

Je partis à la hâte. Je savais où je devais aller en ce jour de mémoire. Je savais ce que j’avais à faire. C’était évident. Je n’avais rien à faire dans cette cérémonie. C’était ailleurs qu’il fallait que je sois. Je marchais en vitesse sous la grisaille et la pluie de novembre. Je passais devant mon ancien lycée, le Clos-Maire. En ce 11 novembre, je ne pus m’empêcher de repenser au thème que nous avions étudié pour le bac de français, la Guerre 14-18. J’avais découvert grâce à ce thème l’écrivain Louis-Ferdinand Céline dont la première partie du Voyage au Bout de la Nuit se passe notamment sur les champs de bataille de la Grande Guerre. Cette lecture avec son style parlé, ses mots d’argot, avait été un choc pour moi. Je découvrais pour la première fois une littérature qui faisait le pont avec mon monde, celui des mots d’argots ou des expressions fleuries de mon père qu’il tenait de son père. Au lycée du Clos-Maire, j’avais eu également un professeur d’histoire, aussi exigeant que passionné, qui nous avait enseigné avec ferveur la Seconde Guerre mondiale.

 

Je marchais toujours sans marquer de temps d’arrêt. En face du lycée, je pris l’avenue de Bensheim. Elle tient son nom d’une ville allemande jumelée avec Beaune. J’y suis allé dans les années 80 avec mon club de gymnastique pour une démonstration et une fête locale. Après l’avenue de Bensheim, j’ai pris à droite l’avenue Guigone de Salins, fondatrice des célèbres Hospices de Beaune avec son mari Nicolas Rolin. Dans cette avenue se trouve le centre hospitalier. J’y suis né deux ans après sa création. C’est là que j’ai vu pour la dernière fois mon arrière-grand-mère Marie, décédée en 1991, l’année de mon baccalauréat. C’était la mère de mon grand-père Jean et de ma grand-tante Simone. En face du centre hospitalier, de l’autre côté de l’avenue, il y a le foyer des jeunes travailleurs de Beaune. Juste après l’hôpital, se trouve un magasin de pompes funèbres qui annonce le cimetière. Il faut ensuite prendre à gauche, traverser la rue puis longer le long et haut mur du cimetière pour rejoindre son entrée. C’était là qu’il fallait que je vienne.

 

J’étais dans un état de grande fébrilité, mu par un instinct irrépressible. J’avançais sans réfléchir dans les allées du cimetière, comme si j’étais conduit par une force extérieure, tout en étant parfaitement conscient de ce que je faisais. Je n’y avais pas mis les pieds depuis plus de 30 ans. Beaune n’est pas une grande ville, elle compte près de 22 000 habitants. Son cimetière est cependant assez vaste. Près de 15 000 défunts y reposent et il s’étend sur une superficie de 8 hectares, soit plus de 10 terrains de rugby. Je marchais sans chercher mon chemin, sans aucune hésitation, comme si je savais parfaitement où je devais aller, alors que j’avais bien sûr oublié où se trouvait la tombe de mon grand-père. Mes pieds avançaient, une autre mémoire fonctionnait que ma mémoire consciente. Je décidai de lui faire confiance et de la laisser s’exprimer, décider du chemin qu’il fallait prendre dans les allées labyrinthiques du cimetière. Je retrouvai la tombe de mon grand-père sans aucun détour. Je restai quelques minutes devant. Je touchai la pierre grise, ressentais son grain. Des images me revenaient de mon père me tenant par la main quand nous venions quand j’étais enfant. Je n’eus pas de révélation. Je sentais juste qu’il fallait que je revienne là. Que je ressente cette pierre, la caresse.

 

En sortant du cimetière, j’appelai ma grand-tante pour lui demander si elle était chez elle et lui proposer de venir la voir. Elle était là. Elle m’attendait.


Monuments aux morts de Beaune

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