Les maux du père (détour #2)
- Manuel DEMOUGEOT
- 30 mars 2024
- 2 min de lecture
Dernière mise à jour : 31 mars 2024
A l’époque où je fis ce rêve du dictionnaire des mots perdus, l’idée ne me serait jamais venue de faire le lien avec mon grand-père paternel, Jean. C’était un mort. Je ne l’avais pas connu puisqu’il était mort avant ma naissance, je n’avais aucun souvenir de lui, et il ne pouvait donc avoir aucune actualité dans ma vie. De plus, sa mémoire était un peu taboue dans la famille. Seule ma grand-tante, et avant elle mon arrière-grand-mère, sa mère, m’en parlaient pour me dire souvent à quel point il était gentil et que c’était un bon vivant, expression un peu ironique à mes oreilles puisqu’il représentait plutôt la mort.
Son décès à 43 ans, alors que mon père en avait 17, a créé un vide et un chagrin immenses. Il a laissé derrière lui une femme, ma grand-mère qui se remarierait quelques années plus tard, et trois fils, mon père donc qui avait 17 ans et mes oncles qui en avaient 16 et 13. La boucherie familiale que mon père se figurait reprendre un jour dut être vendue. Mon grand-père était mort des suites d’une maladie, un cancer du poumon sans doute, mais ce n’était pas clair. Dans les rares occasions où c’était évoqué en famille, il y avait une espèce de débat sur les causes de sa mort, les uns parlant de cancer, les autres d’excès de bonne chère, de bols de sang qu’il buvait à l’abattoir, ou encore des séquelles de la vie à la dure qu’il avait connue en Allemagne.
Mon père ne pouvait pas évoquer le souvenir de son père sans que ses yeux s’embuent de larmes. Quand j’étais enfant, avant mes dix ans, certains mercredis après-midi où il ne travaillait pas, il m’emmenait sans un mot au cimetière de Beaune. Nous restions quelques instants devant la tombe de mon grand-père qui est enterré avec ses parents. Puis nous repartions en silence. Pas un mot.
Ce grand-père était une pierre tombale, du silence et des larmes. Mais un silence qui masque et couvre des paroles qui voudraient être dites et entendues. Une absence qui est présence par la conscience qu’on a du vide laissé. Je savais qu’il n’était pas là et que ce n’était pas normal. J’ai en revanche toujours connu dès ma naissance le mari de ma grand-mère. Il était gentil et aimant comme un grand-père, mais j’ai toujours su que ce n’était pas mon grand-père, il ne l’a jamais remplacé dans mon esprit. Et à chaque fois que je le voyais, j’éprouvais une espèce de culpabilité, comme si j’étais complice d’une tentative de remplacement de mon vrai grand-père. Mais c’était de l’ordre de l’intime, du sentiment de culpabilité, jamais on n’en parlait.
Comment ce grand-père fit-il retour dans ma vie ? Cela ne pouvait être que de manière détournée, à la faveur de circonstances accidentelles. Un peu par effraction peut-être, par malice, et avec un complice de circonstance.

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