Les lettres, un lien dans l’exil
- Manuel DEMOUGEOT
- 3 janv.
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Dernière mise à jour : 4 janv.
Les paroles s’envolent, les écrits restent. Les paroles de mon grand-père se sont envolées, jamais je n’aurai entendu le son de sa voix. Mais ses lettres, fruits de circonstances si particulières, sont restées et, grâce à ces écrits, il m’est donné de le connaître un peu.
Les écrits étaient essentiels pour les requis en exil. Je reviens ici sur la fonction qu’avaient ces lettres pour les exilés, les règles auxquelles était soumis leur envoi, les conditions de leur écriture.

L’historien Patrice Arnaud note qu’« écrire permet aux requis de se replonger dans l’atmosphère protectrice du cocon familial et de faire revivre un lien distendu avec la France. La correspondance constitue un lien important pour tous, même pour ceux qui maîtrisent difficilement l’écrit. » [1]. Ces observations semblent parfaitement s’appliquer au cas de mon grand-père, d’ordinaire sans doute peu familier de l’écrit, mais qui y attache ici une grande importance : « le temps est long sans nouvelles de vous tous. », écrit-il le 30 mars 1943.
Patrice Arnaud cite un ancien requis : « Notre plus grande joie, c’était le courrier. […] L’arrivée des lettres était un événement considérable. […] Nous regardions avec envie les camarades plus favorisés lire les missives venues de France. »[2] Mon grand-père s’estime plutôt bien loti quant au nombre de lettres reçues, du moins au début : « Je suis le plus favorisé de la chambre et de presque tous les nouveaux car j’ai déjà reçu 11 lettres, un peu de tout mon monde et des camarades, de Robert Germain et de Quéry. » (10 avril 1943).
Il écrit en général pendant ses journées de congés, le samedi ou le dimanche, ou le soir après le travail, avant que la lumière ne soit éteinte à 9h30[3], souvent dans des conditions d’inconfort[4], parfois en préparant le dîner[5].
Patrice Arnaud donne deux exemples du nombre de lettres ou cartes envoyées par des requis : pour un requis, 241 lettres ou cartes à sa femme de mars 1943 à juillet 1944 ; pour un autre, sur la même période, 154. Pour mon grand-père, sur la même période (soit 480 jours), je compte 84 lettres ou cartes, les 84 qui ont été reçues et conservées par ses parents, mais il dut y en avoir beaucoup plus, de nombreuses s’étant perdues en chemin après leur envoi. Si je forme l’hypothèse qu’au moins la moitié des lettres et cartes adressées à sa famille s’est perdue en chemin[6], cela ferait un total de plus de 170 lettres et cartes, soit une écrite tous les deux à trois jours. Dans une lettre à ses parents écrites en mai 1943 (que je cite plus bas), il leur dit qu’il leur écrit 3 à 4 fois par semaine. Et c’est sans compter les lettres qu’ils pouvaient écrire à des oncles et tantes ou d’autres amis en France. C’est dire la place de l’activité d’écriture dans son quotidien.
L’envoi des lettres est néanmoins soumis à une réglementation qui en limite le nombre. Quelques jours après son arrivée le 14 mars 1943, mon grand-père en informe la famille : « Tu diras à ma tante que je lui écrirai dans quelques jours car nous devons être réduits pour les lettres. »
Cette réglementation évolue au fil du temps. L’historien Patrice Arnaud précise qu’« au début, les requis sont limités à quatre lettres par mois, à partir du mois de juin 1943, la correspondance devient libre. Cependant, dès le 17 février 1944, une carte de contrôle postale nominative est instaurée, le courrier à nouveau limité à deux lettres par mois, tandis que l’envoi de cartes postales reste libre jusqu’à la suspension totale du courrier en juillet 1944 »[7].
Avant même le mois de février 1944, mon grand-père prévoit une restriction à deux lettres : « je crois que nous allons être restreints à deux lettres par mois. C'est déjà fait à la gare. Camille Viard[8] est venu nous voir hier soir et nous en a parlé. » (1er décembre 1943). Quelques jours plus tard, la nouvelle réglementation est effective : « depuis hier, nous n'avons plus droit qu'à deux lettres par mois, sans nous prévenir. Encore heureux que nous puissions envoyer ces cartes (…) je n'ai plus le droit d'avoir une lettre jusqu'au 1er janvier, sauf les cartes. » (17 décembre 1943)
A partir de cette date, il fait donc principalement usage de ces cartes postales (comme celle de l'image plus haut) qu’il remplit recto/verso d’une écriture serrée. Quant aux deux lettres mensuelles, il décide de programmer un envoi en début de mois et un autre au milieu du mois[9]. Le 9 avril 1944, il fait état de nouvelles réglementations[10] qui semblent porter sur l’interdiction d’ajouter des mots avec une lettre dans une même enveloppe[11].
Il trouve des combines pour contourner ces restrictions. Tout d’abord en faisant porter des lettres par des camarades qui ont obtenu une permission pour un court séjour en France : un requis autorisé à aller voir son père mourant[12] ; un autre qui va se marier à Dijon[13] ; un autre qui va voir sa femme enceinte qui est malade[14] ; ou bien encore un autre qui vient d’avoir un enfant[15]. En outre, il lui arrive également de confier son courrier à un autre requis qui le fera partir à sa place, ce qu’il lui arrive aussi de faire réciproquement pour d’autres. Cependant, il semble que cette dernière combine soit davantage contrôlée avec le temps et finisse par devenir impossible[16].
Comme le note l’historienne Helga Elisabeth Bories-Sawala, ce genre de réglementation (limitation à 4 pages, écriture lisible, enveloppe non doublée, remise au guichet postal, ou à l’entreprise, par l’expéditeur en personne qui devait montrer sa carte de contrôle nominative) avait en particulier pour objectif de « faciliter la tâche du censeur lors des sondages. »[17]
Les lettres et les cartes de mon grand-père n’échappent pas à la censure, et il le sait, employant des tournures pour initiés afin de la contourner (voir article à ce sujet).
En plus des lettres qui se perdent en chemin comme je l’ai déjà évoqué, il y a une autre complication dans la correspondance : les lenteurs d’acheminement. Au début de son séjour, il faut environ 15 jours pour que les lettres arrivent à destination[18].
Comme le note Patrice Arnaud, « la lenteur du courrier, accrue par le passage aléatoire à la censure, exaspère les requis. (…) les destructions et le hasard des délais postaux, d’une à plusieurs semaines, entraînent énervement, quiproquos ou incompréhension. »[19] Incompréhension et énervement qui se retrouvent dans les lettres de mon grand-père : « Vous me dites que vous ne recevez pas de lettres, et pourtant j’écris sans faute 3 à 4 fois par semaine. Moi, j’ai été 12 jours sans nouvelles de vous. » (30 mai 1943).
Plus son séjour avance, plus il se plaint du peu de lettres qu’il reçoit. Au début de son séjour, il peut rester 8 jours sans en recevoir. A partir d’août 1943, c’est 15 jours[20] ; à partir de février 1944, trois semaines[21]. Le délai atteint jusqu’à un mois en avril 1944[22].
Ces problèmes d’acheminement du courrier sont en rapport avec l’avancée des opérations militaires, ce qui inspire d’ailleurs à mon grand-père des sentiments ambivalents : quand le courrier va mal, c’est que ça va bien, car les forces alliées et russes désorganisent les services en Allemagne : « Pour le moment, le courrier va mal et les colis aussi. Il y a sans doute quelque chose qui tourne mal, ou c’est-à-dire assez bien pour nous… », écrit-il le 22 mai 1943.
De fait, suite aux débarquements et à la progression des Alliés en France, les relations postales entre la France et l'Allemagne sont interrompues. La dernière lettre de mon grand-père est datée du 6 juillet 1944. Le courrier des prisonniers de guerre continue à être acheminé en vertu de la convention de Genève, mais il n'en est pas de même pour les courriers des ouvriers français en Allemagne[23]. Par le biais du courrier des prisonniers de guerre, mon grand-père parvient à envoyer une petite lettre à ses parents le 1er janvier 1945, en s’arrangeant avec un prisonnier du camp de Weiden, le stalag 13B[24], situé à quelques kilomètres de Asch et Eger (ce qui donne d’ailleurs une indication sur les liens entre requis du STO et prisonniers de guerre, j’y reviendrai dans un autre article).

Illustration de la complexité de la période, la tournure favorable des opérations militaires pour les Alliés après le débarquement, tout en étant un motif d’espoir pour les exilés, les prive donc d’un lien si important avec le pays. Et cela durera presque une année, donnant sans doute une couleur différente à l’exil, renforçant pour certains la tristesse et le sentiment d’abandon, et contribuant peut-être pour d’autres à dépasser leur nostalgie du pays et à vivre pleinement dans cet univers particulier. Une « nouvelle vie », comme l’écrit mon grand-père dans une lettre du 22 mai 1944 alors qu'il vient de quitter Eger pour Asch… Nouvelle vie, dont je n’ai malheureusement aucun détail puisqu’il n’y a plus qu’une courte lettre pendant cette période de l'été 1944 jusqu'à son retour en mai 1945.
[1] Patrice ARNAUD, Les STO. Histoire des Français requis en Allemagne nazie. 1942-1945, Paris, CNRS-Biblis, 2014, p. 302
[2] Patrice ARNAUD, ouvrage déjà cité, p. 302
[3] « Je n’ai guère le temps d’écrire car le soir il n’y a plus de lumière à 9h ½. Et Il n’y a pas moyen d’écrire mais je me débrouille quand même pour répondre à vos lettres » (24 juin 1943)
[4] « Excuse l’écriture car sur la paillasse, je suis mal pour écrire et cela tale les reins. » (6 mai 1943)
[5] « je profite de mon samedi de congé pour vous faire cette lettre. […] En même temps que j'écris, je fais le dîner » (22 avril 1944)
[6] Ce qui semble plausible compte-tenu des indications que mon grand-père donne dans ses lettres :
dans une lettre datée du 8 avril 1943, il écrit « c’est la 16ème [lettre] que je vous envoie » ; or, cette lettre n’est que la 7ème dans l’ordre chronologique des lettres conservées
dans une autre lettre datée du 15 mai 1943, il écrit : « Cela fait la 34ème lettre que je vous envoie », or ce n’est que la 16ème conservée.
[7] Patrice ARNAUD, Les STO. Histoire des Français requis en Allemagne nazie. 1942-1945, Paris, CNRS-Biblis, 2014, p. 303
[8] Camille Viard est un requis originaire de Beaune comme mon grand-père. Il travaille à la gare de Carlsbad, célèbre station thermale située à une quarantaine de kilomètres d’Eger. Mon grand-père a appris la présence de Camille Viard une fois en Allemagne : « Samedi, Louis Maréchal a vu en ville le frère de Marcelle Chandelier, tu sais, papa, celui qui travaillait chez Goblet. Il est parti à Karlsbad. Et dimanche il nous a dit qu’un Beaunois était au camp de la ReichBahn. Maréchal a été voir. C’est Camille Viard qui était peintre chez Sergent, vous devez bien le connaître. Il va venir nous voir un soir au camp. » (lettre du 30 mars 1943)
[9] « Je vous écrirai une lettre le 15 ou le 16 pour couper le mois en deux. » (11 janvier 1944)
[10] « nous avons encore de nouvelles réglementations. Mais nous avons toujours droit aux cartes, c'est l'essentiel »
[11] « J'ai reçu la 1ère lettre de Roger. Il me dit de joindre un mot dans la vôtre mais maintenant cela m'est impossible. » (lettre du 22 avril 1944).
[12] « Je viens de recevoir une lettre d’André Régent qui me dit qu’il va en permission voir son père qui est mourant. Il s’est offert de vous porter une lettre. Alors, vous pensez que je me dépêche de lui répondre. Il est très gentil. Et il m’a encore envoyé des tickets de pain. Si vous pouvez, vous redonnerez une lettre à Régent et un colis s’il peut. » (lettre du 2 juin 1943)
[13] « Je profite qu’un copain de Dijon vient se marier pour lui donner ma lettre. » (lettre du 14 juin 1943) De fait, on remarque sur l’enveloppe que la lettre a été postée à Dijon avec un timbre à l’effigie du Maréchal Pétain.
[14] « Je profite du départ d’un copain qui vient de Dijon pour vous envoyer ces nouvelles. C’est un gars de ma chambre qui va voir sa femme qui est malade, et il va avoir un enfant. » (lettre du 12 juillet 1943)
[15] « Je vous envoie ce petit mot par un copain avec qui j’aurais dû partir mais malheureusement ma perme a été refusée. (...) Le copain qui est parti est garçon de café à Dijon, et il vient d’avoir un enfant. » (lettre de septembre 1943)
[16] « Comme j'ai encore droit à une lettre, je m'empresse de vous l'envoyer car maintenant pour les combines, c'est fini, tout le monde dans la région est au même point. C'est Jacod qui reste rue d'Alsace vers chez Poirier qui venait voir René qui nous les faisait passer. » (30 janvier 1944)
[17] Helga Elisabeth BORIES-SAWALA, Dans la gueule du loup. Les Français requis du travail en Allemagne, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2010, p. 120
[18] « Je crois que ma 2ème lettre envoyée par avion arrivera vers vous avant la 1ère car il faut au moins 14 à 15 jours pour aller » (19 mars 1943)
[19] Patrice ARNAUD, Les STO. Histoire des Français requis en Allemagne nazie. 1942-1945, Paris, CNRS-Biblis, 2014, p. 303
[20] « Je vous envoie ces quelques nouvelles, tout en n’en ayant toujours pas reçu de vous depuis plus de deux semaines » (8 août 1943)
[21] « Je viens de recevoir les lettres de Simone du 28 janvier et du 2 février » (20 février 1944)
[22] « Je viens de recevoir une lettre de Simone du 21 mars. Et je n'ai pas de nouvelles de vous depuis le 8. Et elles ne sont guère fraîches puisqu'elles sont d'un mois. » (20 avril 1944)
[23] Source : site « Courriers de France et de Français durant la Seconde Guerre mondiale » : https://ww2postalhistory.fr/STO01_fr.php?cat=camps&activ=04
dans sa lettre du 10 avril 1943, il parle d'un courrier envoyé par un certain Query, peut-être s'agit-il de Jean Quéry qui avait peut être réussi à passer entre les gouttes et s'est engagé dans la 1ère DFL en septembre 44 ...