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Blog en mémoire de mon grand-père requis du travail forcé en Allemagne nazie de mars 1943 à mai 1945

La retranscription (détour #8)

Dernière mise à jour : 1 avr. 2024


Une fois prise la décision, sur le chemin du retour de Eger, de retranscrire l'ensemble des lettres, je m'attelai à ce travail, lettre après lettre, après les avoir recensées et classées dans l'ordre chronologique (ce qui demanda un petit effort car à force de consultations ponctuelles, de dérangement et de re-rangement dans la boîte à vivres, les lettres étaient en ordre dispersé).

 

Je ne pouvais m’y consacrer qu'à mes heures perdues ou pendant mes congés. C'était un travail assez fastidieux. Il fallait tout d'abord déchiffrer l'écriture de mon grand-père. Sa graphie n'est pas particulièrement soignée et les conditions dans lesquelles il écrivait ses lettres n'ont pas dû arranger les choses (il écrit par exemple un jour dans une lettre qu'il est très mal installé pour écrire).

 

Lettre du 6 mai 1943 adressé à Roger Midoux, garçon boucher dans la boucherie familiale. En haut à gauche : "Excuse l'écriture car sur la paillasse je suis mal pour écrire et cela tale les reins."

Pour comprendre le sens de ce qu'il écrit, il faut aussi passer outre les fautes d'orthographe et les erreurs de ponctuation qui compliquent la lecture. De nombreux mots relèvent par ailleurs du langage familier, d'un langage familier daté, voire de l'argot, en particulier de l'argot des bouchers, le loucherbem[1]. Certains mots renvoient en outre à des réalités ou à des objets obsolètes. D'autres à des lieux en République tchèque, d'autres encore à des personnes qui m’étaient inconnues. Ces obstacles à la compréhension étaient renforcés par le fait que mon grand-père cherchait sans doute à contourner la censure et s'exprimait pour cette raison par allusion voire par antiphrase (ce qui consiste à exprimer une chose pour signifier son contraire).

 

En plus de ces efforts de compréhension, la lecture des lettres est rendue un peu rébarbative par leur côté très répétitif. Mon grand-père les compose systématiquement de la même manière : il mentionne d'abord la lettre ou le colis qu'il vient de recevoir (ou n'a pas reçus), donne des nouvelles de sa santé et de son moral (toujours très bons, même quand on découvre un peu plus loin dans la lettre ou dans une lettre suivante que tout allait mal), il parle de la nourriture et de son travail.

 

Cette retranscription des 85 lettres et cartes me prit un peu plus de 6 mois, d'octobre 2022 à avril 2023. Parvenu au terme, j'en fis un manuscrit relié, en y annexant quelques photographies récupérées auprès ma famille : des cartes postales, des menus de repas de fête, des photos de Jean au STO. Une photo également d'un plan de la région de Asch rapporté par mon grand-père et sur lequel est écrit au crayon de papier : « Paris 744 km ». Un arbre généalogique permettant de resituer les membres de la famille que mon grand-père cite dans ses lettres.

 

J'y insérai également une photographie d'une lettre que le directeur d'un journal intitulé Ce soir avait envoyée à la mère de Jean en date du 26 avril 1945 pour l'informer que leur envoyé spécial embarqué avec les forces américaines, Jean Richard Bloch, avait rencontré mon grand-père et qu'il était sain et sauf. Il y est écrit : « Nous sommes heureux de vous informer que Monsieur Jean D. se trouve actuellement au centre d’accueil d’Asch en Tchécoslovaquie après sa libération par les troupes américaines. Notre Directeur Jean Richard Bloch a reçu lui-même de sa main votre adresse pour que nous vous en informions (…). Nous sommes heureux que grâce à notre journal vous éprouviez la joie légitime d’apprendre le prochain retour de votre absent et espérons également que très bientôt il en sera de même pour les nombreuses familles qui étaient dans votre cas. »

 

J'ai retrouvé le numéro de ce journal daté du 27 avril 1945 dans lequel Jean Richard Bloch relate la libération de la ville de Asch, première ville tchèque libérée par les troupes américaines. Il écrit : « C’est là que j’ai vécu une des heures les plus inoubliables de ma vie. Asch est la première cité tchèque libérée par les armées alliées de l’ouest. Et ce que j’ai vu dans Asch, c’est ceci : aux fenêtres, une multitude de drapeaux blancs, mais – outre ces guenilles, auxquelles l’Allemagne nous a habitués, - cette surprise : les drapeaux français ! »

 

Je me souviens du soir où j’eus entre les mains la première impression terminée du manuscrit relié avec les photos. Je relus plusieurs lettres avec la facilité qu’offrait désormais la retranscription. Je m’attardais sur les photos. J’eus l’impression d’avoir rencontré mon grand-père, même si ce n’était que le jeune homme de vingt ans qui deviendrait mon grand-père. C’était un peu comme si je le rencontrais, lui dont l’absence m’avait tant attristé. Je ne pus retenir des larmes.






[1] Qui consiste à retirer la première lettre d’un mot, à la remplacer par un l et à la rejeter en fin de mot en y ajoutant un suffixe em, aisse, é, uche… C’est ainsi que boucher devient loucherbem.

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