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Blog en mémoire de mon grand-père requis du travail forcé en Allemagne nazie de mars 1943 à mai 1945

La dame du Lac (détour #5)

Dernière mise à jour : 1 avr. 2024


Ma grand-tante Simone habitait près d’un lac. Lorsque j’étais enfant et jusqu’à mes 8 ans, nous habitions avec mes parents à deux cents mètres de chez elle, dans des immeubles appelés la Résidence du Lac. Elle habitait une belle maison assez grande. Je pouvais m’y rendre facilement par un petit chemin en gravier fin, pratiqué dans une pelouse. Dès que j’ai su faire de mon minuscule vélo, vers 4 ou 5 ans, j’allais chez elle à toute vitesse par le petit chemin. Sans prévenir, quand l’envie m’en prenait. Arrivé devant sa grande maison, je jetais mon vélo dans la cour et montais quatre à quatre les escaliers conduisant à sa cuisine. Elle m’accueillait toujours avec le sourire et m’offrait un verre de sirop à l’eau. On papotait et je repartais aussi sec, heureux de ma visite et fier d’aller dire à mes parents que j’étais allé voir la « Tata Simone ». C’était la liberté.

 

30 ans plus tard, ce 11 novembre 2007, elle m’accueillit avec le même baiser chaleureux, elle m’offrit un verre de pastis. Nous nous installâmes dans son grand salon. Elle vivait seul depuis plusieurs années. Son mari qui pendant la guerre avait combattu avec les Forces françaises libres était décédé et ses trois enfants étaient partis depuis longtemps. Nous nous appelions régulièrement, surtout elle à vrai dire, me reprochant un peu de ne pas décrocher mon téléphone plus souvent. Je venais en général la voir le premier de l’An ou juste après pour lui souhaiter la bonne année, avec mes parents ou ma famille. Elle savait que ma venue ce 11 novembre était particulière et ne s’inscrivait pas dans le cadre de ces visites rituelles.

 

Je lui dis ce que j’avais fait juste avant, la cérémonie du 11 novembre aux Monuments aux Morts. Je lui dis que, sans trop savoir pourquoi, cela m’avait donné envie d’aller au cimetière sur la tombe de mon grand-père. Et je lui demandai de me parler de mon grand-père, de notre famille.

 

Ma grand-tante aimait les histoires et l’histoire. Elle lisait énormément, et beaucoup de livres d’histoire. Elle connaissait aussi l’histoire de notre famille, nos origines bressannes. Elle me parla du Moulin d’Or – appelé ainsi parce qu’il produisait de la farine de maïs dorée – qu’avait détenu la famille jusqu’à ce que son grand-père, alcoolique et instable, fasse faillite. Les aînés de la famille, deux garçons, Victor, son oncle, et Émile, son père, étaient partis à Paris travailler comme garçons bouchers. Mobilisés pendant la Grande Guerre, ils s’étaient ensuite installés comme bouchers à Beaune, l’un comme chevalin, l’autre comme boucher. Ainsi racontait-elle la mythologie familiale. J’ai oublié beaucoup de détails. Je regrette de n’avoir pas enregistré ce qu’elle me disait. A ce moment-là, je n’avais pas d’intention particulière. Je ne savais pas que je voudrais un jour faire revivre tout cela et le transmettre. C’était juste une nécessité d’aller la voir et de l’entendre. Je l’écoutais avec fébrilité, à la fois extrêmement attentif à ce qu’elle pourrait me révéler - comme si je m'attendais à ce qu’elle m’apprenne une vérité renversante -, et pas assez tranquille pour imprimer sereinement dans ma mémoire tout ce qu’elle me disait.

 

Je lui demandais des détails sur mon grand-père, ce grand-père que je n’avais pas connu, ce grand-père qu’on disait bon vivant mais dont la mort fut si prématurée. A la fin de sa vie, ma grand-tante me disait à quelle point sa disparition avait été dure pour elle. Ce décès était arrivé dans une famille déjà fortement endeuillée. Son père, Émile, était mort en 1950 à 55 ans. Son petit frère, prénommé Émile lui aussi, et surnommé Mimi ou Kékey, qui était devenu boucher lui aussi, était mort d’un arrêt cardiaque à 33 ans en 1964. Et enfin, mon grand-père, Jean, mort à 43 ans en 1966. Elle me disait à quel point elle et son frère Jean, de deux ans son aîné, étaient proches, à quel point elle l’aimait, à quel point il était gentil. Elle m’a parlé aussi de ce qu’elle savait de ce qu’il avait vécu en Allemagne, mais au fond assez peu. Peut-être ses souvenirs lui faisaient-ils défaut à la fin de sa vie. Peut-être tout simplement ne lui en avait-il pas parlé. Elle me disait juste que sa vie avait été dure là-bas et qu’il avait sans doute attrapé des maladies. Je sentais aussi qu’il y avait des mystères, elle me disait les choses par ellipse.

 

A partir de cette visite, je suis retourné régulièrement la voir pour l’interroger jusqu’à sa mort en 2014. Cette visite avait manifesté mon intérêt pour mon grand-père et notre histoire familiale, et par la suite elle abordait le sujet spontanément quand je venais la revoir jusqu’à sa mort. De visite en visite, elle m’a montré des photos qu’elle ressortait de ses archives, son père en soldat de la Grande Guerre, son grand-père sur une photo de classe du lycée de Lons-le-Saunier, un arbre généalogique. Et une photo d’identité de mon grand-père, jeune homme en cravate, plutôt bien mis, avec une inscription au verso : « En souvenir de notre exil inoubliable et bons baisers. Jean ». Elle me la donna sans commentaire, sans explication. Je la reçus avec émotion, comme si c’était un peu de mon grand-père. Je la gardais ensuite précieusement toujours près de moi, comme un grigri, comme le rappel d’un désir à vivre et sur lequel il ne fallait pas céder, en me figurant que si je ne le faisais pas, je mourrais aussi comme mon grand-père, sans être aller au bout de ce désir.

 

Je compris tout de même que cette photo avait un rapport avec l’Allemagne. Avait-elle été envoyée d’Allemagne ? Par lui ? A qui ? Il me semble avoir posé ces questions à ma grand-tante mais je n’ai pas eu de réponses. Ou bien m’a-t-elle répondu et dans ma fébrilité, je n’ai pas retenu. Ou bien avais-je tellement peur d’entendre des secrets que je n’aurais pas dû apprendre que je n’ai pas posé la question. Le fait est que cette photo était pour moi un mystère. Un mystère lié au séjour de mon grand-père en Allemagne. Mon imagination m’a porté à penser qu’il avait envoyé cette photo à une femme aimée en Allemagne (et ma grand-tante faisait parfois allusion à une femme qu’il aurait aimée en secret en Allemagne) en souvenir de leur « exil inoubliable ». Mais alors comment cette photo se serait-elle retrouvée dans ma famille, dans les mains de ma grand-tante ? Est-ce que finalement mon grand-père ne l’avait pas envoyée à la femme qu’il avait aimée ? Est-ce que cette femme lui aurait renvoyé la photo ?

 

J’apprendrais par la suite que ces questions étaient à côté de la plaque. Il suffisait de lire les lettres.


Ma grand-tante, Simone, la soeur de Jean (crédit : Fonds Stévignon, Archives municipales de Beaune)

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