Des moulins dans la Bresse (détour #11)
- Manuel DEMOUGEOT
- 20 mai 2024
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 22 juil. 2024
Dans ses lettres, mon grand-père Jean demande des nouvelles de sa grand-mère paternelle, affaiblie et malade[1]. Il apprend avec tristesse son décès en mai 1944[2]. A aucun moment dans ses lettres, il n’évoque son grand-père paternel. Et pour cause : celui-ci était mort depuis près de 30 ans.
En préparant l’article sur Émile, le père de Jean, notamment à partir des données d’état civil, j’ai réalisé que non seulement mon grand-père n'avait pas connu son grand-père paternel, mort à 51 ans, 8 ans avant sa naissance, mais il avait connu à sa place le mari de sa grand-mère, qui s’était remariée. Tout comme moi qui n’ai pas connu mon grand-père et ai vu à la place le mari de ma grand-mère dont la présence ne pouvait me faire oublier, voire me rappelait, l’absence de mon grand-père… Ce bégaiement de l’histoire méritait bien un petit détour de mémoire, du côté cette fois des moulins de la Bresse.

Lorsque j’allais voir ma grand-tante Simone pour qu’elle me parle de notre famille, il lui arrivait de mentionner l’existence de son grand-père, mon arrière-arrière-grand-père, Léon-Hippolyte. Il venait d’une famille de meuniers, propriétaires et exploitants de moulin dans la Bresse, installée à Bellevesvre où ils exploitaient le Moulin d’Or, ainsi dénommé, m’avait dit ma grand-tante, car il produisait de la farine de maïs aux teintes dorées[3].

La famille était aisée et d’un certain rang. Ma grand-tante en voulait pour preuve que son grand-père était allé au lycée. Lors d’une de mes visites que je lui avais annoncée quelques jours avant, elle m’avait montré une vieille photographie qu’elle avait ressortie de ses cartons avant mon arrivée. Il s’agissait d’une photo de classe du Lycée de Lons-le-Saunier, année scolaire 1878-1879, où se trouvait son grand-père.

Le récit familial qu’elle me rapporta voulait que ce Léon-Hippolyte, inconséquent, manquant de sérieux, buvant de l’absinthe plus que de raison, ait fait plusieurs banqueroutes, obligeant ainsi ses enfants à faire leur vie vers d’autres horizons que la Bresse et les moulins.
La consultation des archives d’état civil de Saône-et-Loire et du Jura, enrichie et orientée par les recherches de mon cousin Pierre, arrière-petit-fils de Léon-Hippolyte, qui a fait un travail généalogique approfondi[4], m’ont permis de retracer un peu l’itinéraire de cet aïeul.
Il est né le 29 mai 1863 à Bellevesvre de Jean-Claude (dit Jules), propriétaire et meunier, résidant au Moulin d’Or, et de Marie Clotilde. Il est le second de la fratrie. L’aîné est un garçon né une année avant lui et prénommé Victor.
Léon-Hippolyte n’apparaît pas dans le recensement de 1876 de Bellevesvre (il a alors 13 ans), ce qui semble indiquer effectivement une scolarité hors de Bellevesvre et confirmer son passage au lycée de Lons-le-Saunier[5]. Il n’a pas poussé, semble-t-il, les études bien loin.
Il revient vite à Bellevesvre et apparaît dans les recensements de la commune en 1881 et 1886, comme résidant au Moulin d’Or chez son père (il a alors 18 puis 23 ans). Il se marie en 1890 avec Marie (dite Stéphanie) Cornier à Chapelle-Voland dans le Jura, village d’où elle est originaire, situé à 6 km de Bellevesvre.
En 1891, le jeune couple et leur premier enfant, Maria (la « tante Maria » qui revient souvent dans les lettres de mon grand-père [article à venir]), résident toujours à Bellevesvre, mais plus au Moulin d’Or. Léon-Hippolyte est recensé comme « négociant » dans le bourg. Son frère aîné, Victor, reste toujours recensé au Moulin d’Or.
En 1896, Léon-Hippolyte a quitté Bellevesvre pour Rahon, commune du Jura, où il est recensé comme meunier avec sa femme, sa fille et les deux garçons qui ont rejoint le foyer : Victor né en 1892 et Léon dit Émile, mon arrière-grand-père né en 1894. Il exploite le moulin de la commune qu’il a acheté[6], sans doute avec l’aide de son père.

Le moulin marche bien mais Léon-Hippolyte va connaître une première déconvenue sérieuse : alors qu’il venait de rentrer une partie de la récolte des paysans du coin après les moissons, une inondation, comme il s'en produit souvent, aurait détruit les récoltes et causé de gros dégâts. Malheureusement, le moulin n'était pas assuré. D'où faillite et grosses dettes à payer.
Son père l'aurait ensuite installé dans un autre moulin, à Thervay dans le Jura. Léon-Hippolyte apparaît dans le recensement de cette commune en 1901 comme minotier. Trois nouveaux enfants ont rejoint le foyer, dont deux filles, Clotilde et Marie, qui mourront en bas âge, l’une à 5 ans, l’autre peu de temps après sa naissance en 1901. La famille restera à Thervay au moins jusqu’en 1903, année de naissance du dernier fils.
Le mauvais sort, aux effets aggravés par l’inconséquence de Léon-Hippolyte, va s’abattre à nouveau sur lui. Par une sombre nuit d'orage, alors que les moissons venaient d’être rentrées, le moulin aurait pris feu. Et toujours pas d'assurance. Nouvelle faillite.
Cette fois, c'est le retour à Bellevesvre comme meunier au Moulin d’Or, tout en résidant dans le bourg où il est recensé en 1906. Son père est décédé en 1901. C’est son frère aîné Victor qui semble faire tourner le Moulin d’Or. Il va le reprendre effectivement, tout en gardant près de lui sa mère veuve pendant une vingtaine d’années. Victor sera maire de Bellevesvre pendant plusieurs années et mourra en 1944 à l’âge de 82 ans.

On peut imaginer que, de retour à Bellevesvre après ses revers successifs, Léon-Hippolyte ait sombré, d’autant plus qu’il devait être difficile de soutenir la comparaison avec son frère aîné, exploitant du Moulin d’Or et futur maire. Dans le recensement de 1911 (il a 48 ans), Léon-Hippolyte apparaît toujours comme meunier, mais cette fois comme employé chez un certain M. Godard (et non plus au Moulin d'Or). Il mourra le 12 septembre 1914 à l’âge de 51 ans, d’une laryngite tuberculeuse, semble-t-il[7].
Sa veuve Marie dite Stéphanie Cornier, la grand-mère de mon grand-père dont il s'inquiète dans ses lettres, se remariera à 51 ans le 14 février 1920 (le jour de la Saint-Valentin !) avec Félicien Grappin, huissier de justice à Pierre-de-Bresse, alors âgé de 61 ans.
Les petits-enfants ne connaîtront que ce grand-père de remplacement, d’une grande gentillesse d'après les dires familiaux. Le premier des petits-fils né en 1921, Georges, le cousin de mon grand-père, sera d'ailleurs élevé une grande partie de son enfance chez sa grand-mère et Félicien Grappin alors que ses parents vivent à Beaune où son père Victor (le frère aîné de mon arrière-grand-père Émile) est boucher chevalin.
Mon grand-père naît le 16 décembre 1922. Ses prénoms déclarés à l’état civil sont Jean, Émile (comme son père) et Félicien (comme le mari de sa grand-mère). Ce dernier prénom témoigne du choix de ses parents de faire figurer le mari de sa grand-mère dans l’acte de naissance de leur fils, de lui donner peut-être la place du grand-père. Mais la volonté des parents suffit-elle à chasser les fantômes de l'esprit des enfants ?...
Pour accompagner cette question sous forme de rêverie, un petit air de Claude Debussy : « Cloches à travers les feuilles ». Debussy l’aurait composé au début du XXe siècle à Rahon dans le Jura, là où vécut Léon-Hippolyte.
[1] « Donnez le bonjour à Roger et à ses parents ainsi qu'à grand-mère puisqu'elle est à Beaune » (lettre du 30 janvier 1944) ; « Est-ce que grand-mère va un peu mieux ? » (lettre du 6 avril 1944) ; « grand-mère qui, j'espère, va mieux. Je voudrais bien rentrer pour la revoir, ainsi que toute la famille. » (lettre du 9 avril 1944) ; « J'espère que vous êtes tous en bonne santé ainsi que grand-mère qui doit être bien lasse. Je voudrais bien la revoir » (lettre du 9 mai 1944)
[2] « j'ai eu un gros chagrin en apprenant le décès de grand-mère que j'aurais bien voulu revoir. » (lettre du 14 juin 1944)
[3] J’ai un petit doute sur cette origine du mot « Or ». Dans les recensements de Bellevesvre que j’ai consultés, il y a des parties de la commune dénommé « Grand Or » et « Petit Or », comme si « Or » était un hameau distinct du « Bourg ». Dans le Glossaire de termes dialectaux, Les noms de Lieux en France, d’André Pégorier, il est indiqué que « Or » peut venir de l’ancien français bord, lisière (qui a d’ailleurs donné orée). Ainsi, le Moulin d’Or serait littéralement le moulin en lisière de Bellevesvre, ce qui correspond en effet à sa situation géographique. J’ai pu le constater en me rendant sur place.
[4] Les travaux généalogiques de mon cousin Pierre sont consultables sur internet. Je tiens à le remercier tout particulièrement pour ses recherches, la générosité avec laquelle il en partage les résultats, et ses réflexions stimulantes.
[5] Lycée créé en 1867 sous le Second Empire (le Bulletin administratif de l’Instruction publique rend compte de l’installation du personnel au cours de laquelle un « honorable » conseiller d’État, dépêché spécialement pour l’occasion, se lance dans une « éloquente improvisation ») aujourd’hui devenu collège Rouget de l’Isle. Sur la fiche d’inventaire du bâtiment au patrimoine régional de Bourgogne-Franche Comté, on reconnaît sur une photographie datant des années 1980 l’entrée devant laquelle est prise la photo de classe de mon arrière-arrière-grand-père.
[6] Comme le confirme la fiche d’inventaire au patrimoine régional qui précise que le moulin a été vendu à Léon Demougeot en 1894.
[7] Mon cousin Pierre, son arrière-petit-fils, penche davantage pour un cancer de la gorge, assez classique chez les alcoolo-tabagiques (car Léon-Hippolyte, en plus d'être buveur d'absinthe, était apparemment un gros fumeur).
en ce qui concerne Marie Clotilde Guillemin notre ancêtre, mère de Léon Hyppolite, elle est elle même fille de meunier et l'on retrouve dans ses ascendants plusieurs meuniers.
Félicien Grappin second mari de Marie Reine Stéphanie Cornier, dont je porte tout comme Jean le prénom était huissier de justice à Pierre de Bresse, mais il était originaire de Chapelle Voland (39) fils de paysans aisés. Marié en premières noces avec Marie Francine Grapin du Planois (71), il s'est retrouvé veuf en 1918, sa première épouse est morte à Saint Ylie (39) en maison de santé, c'est à dire à l'Hopital Psychiatrique. Marie Francine et Félicien avait eu un enfant mort à la naissance, l'hypothèse la plus probable est qu'elle ne…
Si mes souvenirs sont exacts le dernier Demougeot propriétaire du moulin d'or fut Hyppolite Jules (1906 1998), fils de Victor Denis et Marie Valot, celui-ci le vendit à un étranger à la famille originaire de Mouthier en Bresse (à vérifier son nom m'échappe), ce qui semble-t-il fut fait sans en avertir les cousins, au grand regret d'Auguste Boucley, (Demougeot par sa mère Marie Louise) qui, aux dires de son épouse Francette, aurait aimé l'acheter pour qu'il ne sorte pas de la famille ! Hyppolite Jules est ensuite parti s'installer à Saint Germain du Bois comme commerçant chapelier.
La plus ancienne mention écrite concernant le moulin d'or remonte à 1531 (cf : POP : la plateforme ouverte du patrimoine https://www.pop.culture.gouv.fr/notice/merimee/IA71001088 )
Le maïs a toujours revêtu une grande importance en Bresse, nourriture pour les volailles, les cochons et les hommes, il a fait de la Bresse un pays relativement riche. Il ne s'agissait pas des grosses panouilles que l'on peut voir aujourd'hui. Bien au contraire c'était une maïs plus petit, souvent "bediot" ce qui signifie en patois bressan de plusieurs couleurs. Passé au four et torréfié, il était ensuite moulu pour faire les "gaudes", les gaudes fines étaient pour les hommes, les plus grossières pour les cochons et les poulets ... Le maïs qui était appelé aussi "blé de Turquie" était dénommé en patois bressan "trokey" en roulant le "r" ou "turki" selon les villages ...
Il est effectivement fort peu…