D’un grand-père l’autre
- Manuel DEMOUGEOT
- 21 juil. 2024
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 22 juil. 2024
Pour échapper à la réquisition en Allemagne sans pour autant rentrer dans l’illégalité, il y avait la possibilité de répondre à l’une des catégories d’exemption (ou dispense) prévues par la loi. Parmi celles-ci l’exercice d’une activité agricole. Quitte parfois à susciter des vocations opportunistes quand l’astuce et les ressources le permettaient. L’exemple avec un jeune homme, Roger B., qui se fait passer pour agriculteur dans un village de la Côte-d’Or.

Comme mon grand-père Jean, Roger B. est fils de petits commerçants. Son père Maxime, issu d’une famille de charpentiers à Blancey, petit village de l’ouest de la Côte-d’Or, devient boulanger avant la Guerre 14-18. Mobilisé dans le Corps Expéditionnaire d’Orient, il sera principalement affecté au front dans les Dardanelles. De retour de la guerre, il reprend son activité de boulanger. Après son mariage en 1920 avec Lucie, Maxime ouvre une boulangerie au Creusot, ville sidérurgique où la société Schneider fait prospérer sa célèbre industrie qui connaît une forte croissance grâce à la production d’armement (la société emploiera jusqu’à 20 000 ouvriers pendant la Grande Guerre).
Roger B. naît en juillet 1921 et grandit au Creusot. La boulangerie profite de l’intense activité économique de la ville et de la nombreuse clientèle ouvrière. A la fin des années 30, avec l’argent gagné, Maxime, doté du sens des affaires, flaire le bénéfice à tirer du développement de l’automobile et décide d’ouvrir une station-essence à Chagny, petite ville de Saône-Loire, stratégiquement situé sur l’axe Paris-Marseille de ce qui deviendra la Nationale 6. Ce nouveau commerce permet par là même d’offrir une situation à son fils Roger qui ne montrait guère de goût pour les études[1].
Lorsque se met en place la politique de réquisition, Roger B. travaille donc à la station-essence. Il est potentiellement dans l’obligation de partir pour l'Allemagne. Pour y échapper, il va se faire passer pour agriculteur à Thury, petit village rural de la Côte-d’Or dont sa mère Lucie est originaire et où son père Maxime a acquis des terres. Il se fait ainsi recenser à Thury.

Le maire du village lui délivre même un certificat attestant qu’il est bien cultivateur et à la tête d’une exploitation.

Et lorsqu’il lui arrive de revenir à Chagny, il se fait délivrer une attestation par un médecin.

Ainsi, avec un peu de ruse, des moyens et des relations, avec la complicité et la complaisance des autorités locales (mais qui au fond rendaient service), les apparences sont sauves et Roger peut échapper au STO.
Ironie de l’histoire, une fois la guerre terminée, Roger se fera délivrer un autre certificat, cette fois-ci, par le maire de Chagny attestant qu’il s’était fait passer pour cultivateur à Thury mais qu’il était bel et bien mécanicien-vulcanisateur à Chagny.

Si j’ai autant de détails sur Roger B., c’est qu’il était mon grand-père maternel, mon autre grand-père. Il est décédé en 2015 à l’âge de 94 ans, après avoir terminé ses jours, veuf, dans une maison de retraite. Il ne s’était jamais caché d’avoir ainsi échappé au travail en Allemagne, et ce d’autant moins que c’est en se réfugiant à Thury qu’il y a rencontré Odette, fille de (vrais !) cultivateurs du village avec qui il se mariera et aura deux enfants, dont ma mère.
Je n’ai découvert ces documents que récemment, alors que j’avais déjà entrepris le travail de mémoire autour de mon grand-père Jean. Un jour que j’étais à Beaune chez mes parents, épluchant les pièces que j’avais photographiées aux Archives municipales, la curiosité me prit d’ouvrir un tiroir du bureau sur lequel je travaillais. J’y découvris un portefeuille usé et, à l’intérieur, tous les documents de mon grand-père Roger relatifs au STO. Ma mère me dit qu’elle les avait retrouvés dans la chambre de mon grand-père dans la maison de retraite.
Ainsi jusqu’à son dernier souffle a-t-il gardé près de lui ces papiers, preuve sans doute de l’importance qu’il y accordait. Même si mon grand-père Roger n’est pas parti en Allemagne contrairement à mon grand-père Jean, le STO aura marqué profondément son existence. Mes deux grands-pères, issus de milieux assez similaires, illustrent deux attitudes et deux destins différents face à cette politique de réquisition. Et nous sommes, avec ma sœur, les petits-enfants de l’un et de l’autre.
Ainsi va la vie.
[1] Roger B. profitera largement du développement de la Nationale 6, dite la "route des vacances". Il fera notamment construire dans les années 50 par l'architecte Maurice Gremeret une deuxième station-essence selon les standards de la modernité de l'époque. Inscrite au patrimoine local, elle a fait l'objet d'une restauration il y a quelque années et d'une valorisation touristique. Pour les curieux, une petite vidéo de France 3 Bourgogne Franche-Comté.
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