« Cher Grand-Père, » (détour #12)
- Manuel DEMOUGEOT
- 10 janv.
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 12 janv.
Le 1er novembre 2023, Gare de Lyon, alors que j’attendais un train pour me rendre à Beaune en vue de recherches archivistiques, l’idée me vint d’écrire à mon grand-père.
Je traversais alors une période de grande sensibilité émotionnelle. J'éprouvai le besoin de lui écrire peut-être parce que je ressentais confusément en moi un lien entre ce que je vivais et lui.
Je publie ici cette lettre que j'ai déposée sur sa tombe. Elle éclaire d’un manière plus personnelle le ressort du travail que je réalise : "mon éruption", pour citer un magnifique passage du Gai Savoir de Friedrich Nietzsche que vous pourrez écouter plus bas.

Entre Paris et Beaune, le 1er novembre 2023
Cher Grand-Père Jean,
Je ne sais pas d’ailleurs si je dois t’appeler grand-père ou papy ou pépé. Jamais nous n’aurons pu convenir ensemble d’une manière tendre de s’appeler. Je suis sûr que nous aurions trouvé un joli surnom, ainsi qu’il est d’usage dans la famille, comme en témoignent tes lettres.
Je suis en route pour Beaune, dans le train qui me conduit à Dijon où je changerai de train pour terminer mon voyage. J’ai une petite heure trente pour t’écrire. J’ai décidé de le faire aujourd’hui. En arrivant à Beaune, j’irai déposer cette lettre sur ta tombe. Ne sommes-nous pas le 1er novembre, la fête des morts ?
J’ai choisi pour renfermer ma lettre une enveloppe que j’ai rapportée d’un hôtel à Prague lors du séjour pendant lequel je suis allé sur tes pas à Eger.
Je veux t’écrire pour te donner de mes nouvelles, te dire un peu qui je suis, renouer le lien avec toi, avec ta mémoire. Et d’une certaine manière pour être en paix avec cette mémoire et avec moi-même.
Je me demande bien ce que tu penserais de moi, ce que tu penserais de ma drôle de démarche. Dans la famille, il me semble que j’ai toujours été un peu un ovni, un petit gars un peu bizarre, avec des idées saugrenues, étranges. Ta mère, Marie, m’aimait beaucoup malgré mes bizarreries, je le sentais. Je lui écrivais des cartes postales quand je partais en vacances. Elle n’a jamais reçu la dernière que je lui ai écrite quand j’étais en vacances de ski avec des copains. Je l’avais vue une dernière fois avant mon départ lorsqu’elle était à l’hôpital, très affaiblie. Elle est morte pendant mon séjour, âgée de plus de 90 ans. C’était une femme forte.

Ta sœur, Simone, m’aimait beaucoup aussi. J’étais son « petit Manou ». C’est elle qui m’a parlé de toi quand j’en ai eu besoin. C’est elle qui m’a parlé de notre famille, de vos vacances, enfants, au Moulin d’Or dans la Bresse. Elle qui m’a parlé de ton séjour en Allemagne comme requis du STO. Elle qui m’a transmis tes photos. Elle qui m’a suggéré l’homme bon et gentil que tu étais, l’homme triste aussi, qui a souffert, surtout à la fin de ta vie.
Tes trois enfants sont encore en vie et en forme, malgré des petits pépins de santé, surtout pour des gars qui ne se ménagent pas côté bonne chère et chopines. C’est l’atavisme ! Heureusement, aujourd’hui la médecine a progressé. Des pontages coronariens, et c’est reparti !
Tu as 5 petits-enfants et 7 arrière-petits-enfants, tous en forme, représentatifs des familles de notre époque, des réussites, des accidents de vie, des divorces… Mais tout va bien, je crois. Et je ne peux pas parler bien sûr pour les autres, je ne peux te parler que de moi.
Je ne suis plus tellement l’ovni que j’étais. Du moins l’ovni que j’étais au regard de notre famille et que je reste peut-être, a trouvé sa place dans la société. J’ai un travail qui me plaît. Je ne sais pas si tu y comprendrais grand-chose. Je ne suis pas commerçant ni artisan comme toi. Je travaille dans une administration, pour l’Etat (le même qui signait les ordres de départ au STO, mais le régime a changé, je te rassure !). Je m’occupe de trouver une place pour les pauvres, et en particulier pour d’autres ovnis que sont, aux yeux de beaucoup, des personnes qu’on appelle les Roms. Tu en as peut-être vus quand tu étais à Eger ou à Asch. Moi, j’en ai vus quand j’y étais. J’arrivais de Prague où j’avais participé à une réunion organisée par le gouvernement tchèque et l’Union européenne (la continuité de la Communauté économique européenne dont tu as peut-être entendu parler lors de sa création en 1957) sur l’« inclusion sociale » des Roms. Dans les rues d’Eger/Cheb, sur le chemin de la gare à mon hôtel, j’ai été suivi par un Rom. Il m’a collé jusqu’à la réception de l’hôtel. La responsable de l’hôtel l’a chassé. Quand je suis ressorti, il était toujours là. Il m’a proposé des filles puis de la drogue puis, face à mes refus, m’a finalement demandé 5 euros. Les préjugés ont la peau dure, et le pire est que la réalité parfois les confirme.
Ce travail qui n’est pas bien compris de tout le monde et qui se heurte justement aux préjugés et à d’autres logiques politiques me vaut tout de même une petite reconnaissance. J’ai même été décoré de l’Ordre national du Mérite. Tu aurais sans doute été fier de moi, même si c’est au fond très symbolique et si, comme je le pense, tu n’étais pas dupe de tout ce tralala.
J’ai été marié et j’ai deux enfants, un garçon et une fille. Je les aime beaucoup, et j’essaie sans cesse, sans y parvenir toujours et en dépit des soubresauts de la vie, de m’entendre bien avec eux, de communiquer avec eux (comme on dit aujourd’hui). Je crois que ce n’était pas votre fort dans la famille, comme dans d’autres sans doute. Une question d’époque. En tout cas, tes fils, quand je leur ai demandé de me parler de ton expérience en Allemagne, n’ont presque rien su m’en dire. Ils me disent que vous n’en parliez pas. Jean, ton second fils, a la langue un peu plus pendue que les deux autres. C’est par lui que j’ai eu les lettres qu’il tenait de ta mère, Marie, qui les avait conservées dans une boîte à vivres de l’armée française. C’est lui qui avait aussi des photos de toi à Eger données par ta sœur Monette, que j’appelais, moi, Tata Simone.
J’ai donc trouvé à peu près ma place dans la vie et y suis bien, ça n’a pas toujours été le cas. Ma santé et mon moral sont bons, comme tu écris dans tes lettres. Mon cœur un peu moins, et ce n’est pas une question d’encombrement coronarien. Peut-être comme toi à la fin de ta vie. Je me suis toujours imaginé cela.
Je suis séparé aujourd’hui d’une femme que j’ai aimée passionnément. Elle était bourguignonne, comme nous, d’origine du moins. J’ai tout de suite pensé que ce serait la femme de ma vie. Et je pensais à toi. Je me disais que peut-être, toi aussi, tu avais un jour rencontré une femme dont tu t’étais dit qu’elle serait la femme de ta vie, mais que tu n’as pas pu aller au bout de cette histoire, ou du moins la concrétiser. Ces pensées m’ont motivé à changer tout dans ma vie, du jour au lendemain, pour vivre cet amour. Ça n’a malheureusement pas marché. Ce serait bien long à t’expliquer. Les rêves se heurtent à la réalité, et nous nous sommes fait souffrir. Nous avons mis du temps à nous quitter car nous nous aimions viscéralement, maladivement presque. Et pourtant, j’ai été trompé, blessé. Au-delà de l’amour que je lui portais et des espoirs que nous continuions à entretenir, je crois que j’avais du mal à la quitter aussi car ça me rendait immensément triste de ne pas parvenir à la rendre heureuse et de l’imaginer vivre sans moi. Je crois que cela a un rapport avec toi, ou du moins avec ton absence. Pendant toute mon enfance, j’ai vu Marcelle, ta femme, mariée avec Michel, son mari. Mais je ne pouvais pas m’empêcher de penser à toi. Quand il me faisait des cadeaux, je me disais : « Mais qu’est-ce qu’il me veut lui ? qui est-il ? ce n’est pas mon grand-père ! ». C’est comme s’il m’avait été impossible de vivre pleinement et sereinement les choses parce que je savais que tu n’étais pas là. Et dans ma relation aujourd’hui terminée, c’est comme si je ne voulais pas disparaître, comme toi tu avais disparu. Comme si je voulais réussir, là où tu avais échoué. Tu ne la rendais sans doute pas heureuse, et en même temps tu étais comme tu étais. Tu voulais sans doute son bien mais tu ne la comblais pas. Tu avais tes copains, tes bamboches, le commerce à faire tourner, tu devais composer avec ta mère qui tenait encore la boucherie. Moi aussi, j’étais armé des meilleures intentions, je voulais la rendre heureuse, la réparer, la faire grandir, mais ce fut en vain.
Comment ton expérience de requis du STO a-t-elle joué dans tout cela aussi ? Comment te regardais-tu ? Ton beau-frère, Roger, le mari de ta sœur Simone, avait combattu dans les Forces Françaises Libres. Il était grand invalide de guerre, chevalier de la Légion d’honneur. Ton cousin, Georges, qui était vétérinaire, avaient échappé au STO. Toi, tu étais le couillon qui était parti, le sacrifié de la famille, et le poltron qui n’avait pas pris le maquis, pourtant tu ne manquais pas de courage. Et puis, tu as perdu ton père en 1950, ton père poilu de 14-18, gazé dans l’Aisne. Puis ensuite, en 1964, tu as perdu ton petit frère, Mimi. Ça fait beaucoup tout cela. Oui, tu devais être triste. Et puis il y a ton amour malheureux. J’imagine que ça devait te rendre malade.
Par la fenêtre du train, je vois les paysages caractéristiques de notre Bourgogne, nous arrivons près de Montbard. Il ne me reste plus beaucoup de temps pour achever cette lettre.
Je voulais te dire que tu m’as beaucoup manqué. Cela peut sembler totalement incompréhensible. Comment manquer d’une chose ou d’un être qu’on n’a jamais connus ? En tout cas, c’est ma conviction. Je le ressens dans ma chair, instinctivement, émotivement. Et tout ce que j’ai fait pour creuser ta mémoire, pour te faire revivre en pensée, et aussi faire revivre ta mémoire par des actes bien réels comme aujourd’hui, me fait du bien et me rend, je l’espère, meilleur pour les autres.
Je veux à travers ce travail de mémoire te rendre hommage, te sortir d’une forme d’oubli, ou du moins redorer ta mémoire. Celle d’une partie de l’homme que tu étais. Celle de celui qui a fait le STO, cette tranche de vie honteuse, mal reprise dans l’histoire officielle, mal (re)connue. J’espère aussi faire œuvre de transmission. Pour mes enfants d’abord et pour d’autres peut-être. Montrer qu’un travail de mémoire sert les morts et aussi les vivants. Rétablir aussi une chaîne de transmission rompue avec ton décès précoce.
A 24 ans, j’ai failli mourir dans un accident de voiture. Je m’en suis sorti miraculeusement, presque indemne, en tout cas physiquement. On dit souvent après ce genre d’événements que l’heure n’était pas venue et qu’il restait à celle ou à celui qui a survécu des choses à accomplir. Ce travail fait sans doute partie des choses que j’avais à accomplir.
Le ciel s’est découvert en cet après-midi de novembre automnal. J’espère que le soleil brillera encore quand je déposerai cette lettre dans son enveloppe sur ta tombe.
J’espère que là où tu es ou n’es pas, tu arriveras à déchiffrer mon écriture encore plus indéchiffrable que la tienne et perturbée par les secousses du train. Toi aussi, il va te falloir faire œuvre de transcription !
Le train se rapproche de Dijon. Je vais devoir te quitter. J’espère que ma lettre te fera plaisir. C’est ridicule ce que j’écris. Mais bon, certains ne s’adressent-ils pas à Dieu ?
Ni cette lettre, ni le travail que je réalise en ta mémoire et sur le STO ne combleront le vide. Mais je crois qu’ils l’habitent et permettront qu’il soit de plus en plus peuplé, « avec de bons amis et même au féminin », comme tu écris dans une de tes lettres.
Je t’embrasse très fort. J’aurais aimé que tu me serres dans tes gros bras, que tu me fasses des bises. Mais c’est la vie, ça n’arrivera jamais. Ça ne se sera qu’en pensée. Je t’embrasse très fort et j’espère que tu es en paix et que tu pourras ressentir quelque chose à travers ce travail. Moi, je le suis davantage, en paix.
Ton petit-fils qui t’aime,
Manuel.
P.S. : je ne t’ai pas parlé de notre époque folle qui semble rejouer ou préparer les pires moments que tu as pu vivre à la tienne. Je n’avais pas le temps pour cela.
Lorsque j’arrivai à Beaune en fin d'après-midi, le soleil de novembre n’était pas couché. Il brillait d’un éclat orangé. Le cimetière était encore ouvert. Je déposais la lettre sur sa tombe derrière une petite plaque, la laissant se décomposer au fil du temps et infiltrer la terre où se trouvent ses restes. Comme un acte nécessaire et libérateur.

Pour écouter davantage, retrouvez le podcast de l'émission.
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