« Ici on prend de l’assurance en soi-même »
- Manuel DEMOUGEOT
- 1 déc. 2024
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 3 janv.
J'ai choisi de reproduire in extenso deux lettres de mon grand-lettre pour rendre compte de son écriture, de son phrasé et de l'aspect visuel de ses lettres. En voici une. C'est l'avant-dernière lettre que la famille a reçue et conservée. Elle date du début du mois de juillet 1944 (elle a été postée le 6 juillet mais a dû être écrite quelques jours avant). Mon grand-père y fait état de sa "nouvelle vie" à Asch, ville où il vient d'être déplacé, à une trentaine de kilomètres d'Eger qui était sa première ville d'affectation. La correspondance va ensuite s'interrompre jusqu'à une ultime carte, très courte, en janvier 1945.


Jean Demougeot
Firma Geipel und Sohn[1]
Asch Sudetengau
Asch. le juillet 1944
Bien Chers Parents
Je profite que j’ai quelques jours de repos pour vous envoyer cette lettre et les quelques nouvelles que j’ai à vous communiquer.
J’ai reçu la lettre de maman du 1er juin hier seulement. Ce n’est pas très récent comme nouvelles mais cela me fait grand plaisir de vous savoir tous très bien. Vous m’annoncez des colis mais depuis quelques jours, je n’ai rien reçu. Enfin, j’espère tout de même les avoir d’ici quelques jours car maintenant je ne me fais plus d’illusions pour en recevoir beaucoup puisqu’on nous a dit qu’ils étaient supprimés. Cela ne me fait [rien] tout au contraire car ça sent bon pour la quille.
A part cela, la santé est toujours très bonne...

...quoiqu’en ce moment, je suis à l’assurance[2]. Je me suis piqué avec du dural[3], et il m’était venu une espèce de panaris au pouce gauche. J’ai 6 jours de repos mais cela n’est pour dire rien. Et quelques temps d’arrêt, cela ne fait pas de mal. Le moral est toujours excellent, avec toujours le grand espoir de savoir l’Oncle Alex[4] et les siens auprès de vous, se rejoignant ainsi avec tous les parents de l’autre côté de la Saône[5]. Enfin, j’espère aussi plus que jamais nous voir tous réunis autour d’une bonne table bien garnie et bien achalandée de bonnes bouteilles de jus de nos treilles, car ici nous n’en avons plus beaucoup le goût. Tout cela se retrouvera bien vite.
Ici, à Asch, la vie est plus tranquille qu’à Eger. Nous ne sommes pas tout le temps surveillés comme nous l’avons été pendant 14 mois. Ce qu’il me manque, c’est les bons copains de la chambre mais je vais les voir de temps en temps quoique n’en ayant pas le droit. Quant à la nourriture, c’est beaucoup mieux. A midi, nous mangeons à la cantine pour calmer la faim, et le soir au restaurant. Nous mangeons très bien pour ici car dans ce pays il ne faut pas demander l’impossible. Mais ce qu’il faut dire, c’est que mon appétit a beaucoup baissé et que je ne pourrais plus manger les plats de potée que maman faisait, ainsi que tous les bons biftecks, dont je ne connais plus guère le goût, surtout un onglet ou une cornillée[6] quand on allait chez « Gégène » faire nos petites descentes… Enfin, j’espère que la cadence reviendra vite au retour. Mais je me débrouille assez bien pour le ravitaillement et je n’ai pas changé tout au contraire. Je ferais bien n’importe quoi car ici on prend de l’assurance en soi-même. Et j’espère qu’en rentrant je pourrai recommencer les petites virées chez « Gégène » ou ailleurs.
Le travail marche assez bien et je ne m’y ennuie pas trop quoique je fasse 14 heures par jour. Je touche d’assez bonnes payes, je peux acheter du pain. Le pays est assez plaisant et les gens sont plutôt aimables pour les Français. Nous sommes bien vus par la majorité de la population. Nous ne sommes qu’à quelques kilomètres de la Saxe, et pas plus de la Bohême. Nous avons eu la fête au pays pendant 1 mois.

Et maintenant il y a un cirque pour quelques jours. Je sors assez souvent car malgré tout j’ai encore de bons copains ici, et moi j’ai le caractère plutôt gai et me fait vite de bons amis et même au féminin. Mais cela est à part. Enfin, pour bien dire, le temps ne me paraît pas trop long et ne me dure pas trop. Malgré tout, je voudrais bientôt tous vous retrouver en bonne santé, comme je vous crois tous en ce moment, avec un bon travail devant le plot[7] et un frigo bien garni comme autrefois. J’espère que papa et petite maman, vous allez bien, ainsi que ma Monnette et mes petits cadets[8] qui me durent surtout de revoir, avec Jojo qui doit être grand aussi comme Mimi. Cela doit faire deux intrépides, ainsi que mon petit Dédé qui ne doit pas donner sa part non plus. Je vais vous quitter pour aujourd’hui. Donnez le bonjour à tous les copains, amis, etc… à toute la famille ainsi qu’à Roger et ses parents. Et vous, chers parents adorés, recevez de celui qui vous aime beaucoup et qui pense à vous mes meilleurs et mille bons baisers. A bientôt de vos nouvelles.
Jean
P.C. Bonjour à Robis, Berthe, Titine, Toni, Catta, Mme et M. Prost, aux bouchers, à M. Despériers, etc…

[1] Société Geipel et Fils
[2] En arrêt maladie
[3] Un alliage d'aluminium et de cuivre historiquement utilisé en aéronautique (https://fr.wikipedia.org/wiki/Duralium)
[4] Il veut dire les Alliés. L'Oncle Alex était le mari de Maria, la sœur aînée de son père. Il était militaire, engagé dans les Forces Françaises Libres.
[5] La Saône marquait la ligne de démarcation entre zone occupée et zone libre près de Beaune
[6] Morceau de bœuf aujourd'hui appelé la hampe
[7] Plan de travail en bois de boucher, billot
Comments