A l’origine de l’exil, le STO
- Manuel DEMOUGEOT
- 6 juil. 2024
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : 24 juil. 2024
Nulle part dans ses lettres, mon grand-père ne mentionne le nom de la mesure administrative qui a conduit à son exil : le service du travail obligatoire ou STO. Cette absence témoigne de sa perception de la politique, assez éloignée des termes de ceux qui la conçoivent et l’appliquent. Avait-il conscience des enjeux et des ressorts du STO, de son cadre légal ? J’en doute fort. Pour lui, la réalité vécue et exprimée, c’est un exil loin des siens, une vie nouvelle avec ses peines et sa dureté, mais aussi ses joies et ses découvertes. Seul l’exil compte et sa complexité. Rendre compte de cette complexité à partir du point de vue de mon grand-père est une de mes intentions à travers ce blog. Pour autant, il me semble nécessaire de livrer ici, en des termes qu’a retenus l’histoire, quelques repères sur la politique de réquisition qui a constitué la toile de fond agissante de l’exil de mon grand-père. C’est l’objet de cet article.

Pendant la Seconde guerre mondiale, l’économie de l’Allemagne amputée par la mobilisation de ses soldats avait besoin de main-d’œuvre. Le régime nazi mit en place une politique de mobilisation de travailleurs dans les pays qu’il occupait. On estime que 13 millions d’Européens furent ainsi déplacés[1].
Cette politique monta en puissance tout au long de la guerre, tout particulièrement lorsque les opérations de guerre allemandes s’intensifièrent sur le front russe. En mars 1942, un « plénipotentiaire général aux affaires de main-d'œuvre » est nommé en la personne de Fritz Sauckel. Il sera surnommé « le négrier de l’Europe ». Placé sous l'autorité directe de Hitler, il organise le recrutement de travailleurs dans tous les pays d’Europe.
En France, ce recrutement est porté par le gouvernement français de Vichy qui mit en place à partir de 1942 plusieurs mesures pour envoyer en Allemagne des Français et des Françaises, d’abord sur un mode volontaire (en promettant notamment une libération de prisonniers de guerre français contre trois départs volontaires d’ouvriers pour l’Allemagne : c’est le système dit de « la Relève »), puis très vite, vu l’insuccès des premières mesures, sur un mode obligatoire.
Le 4 septembre 1942, le gouvernement de Vichy promulgue ainsi la loi « relative à l'utilisation et à l'orientation de la main d'œuvre », ouvrant la voie légale à toute réquisition, sans pour autant mettre fin aux départs volontaires. Ce texte précise : « toute personne du sexe masculin âgée de plus de dix-huit ans et de moins de cinquante ans, et toute personne du sexe féminin, célibataire, âgée de plus de vingt et un ans et de moins de trente-cinq ans, peuvent être assujetties à effectuer tous travaux que le Gouvernement jugera utiles dans l'intérêt supérieur de la Nation. »
Cette loi, avant même la création du STO, conduira à la réquisition d’une grande partie du contingent des requis, principalement des ouvriers[2].
Mais elle n’est pas suffisante pour répondre aux demandes allemandes toujours plus importantes de main-d’œuvre. Aussi, le gouvernement collaborationniste de Vichy, sous l'autorité de Pierre Laval, promulgue le 16 février 1943 une nouvelle loi portant création d'un Service du Travail Obligatoire pour tous les jeunes gens des classes d’âge 1920, 1921 et 1922, tout en limitant l'astreinte à un service du travail d'une durée de deux ans.


Cette loi, d’application très rapide (mon grand-père partira le 10 mars 1943, moins d’un mois après la promulgation de la loi) sera, après celle de septembre 1942, à l’origine du départ de la plus grande partie des requis. Fin mai 1943, toutes les exemptions sont supprimées pour la classe d’âge 1922, ce qui signifie la réquisition immédiate de tous les jeunes gens nés en 1922[3]. D’autres mesures suivront mais aux effets moindres.
Au total, sur toute la durée de la guerre, on estime que près de 650 000 Françaises et Français partirent en Allemagne, nombre qui atteste l’efficacité de la politique mise en place[4].
Une des choses qui m’ont frappé lors de ma consultation des archives locales à la recherche de documents qui me permettraient d’éclairer l’expérience de mon grand-père, ce sont les traces de l’implication de l’administration française dans la politique de réquisition.
De l’écriture des textes jusqu’à leur diffusion, en passant par la propagande (la communication, dirait-on aujourd'hui), de la sélection des requis jusqu’à leur convoiement (avec des rapports de police et des notes de préfet circonstanciées adressées au gouvernement) y compris dans son volet répressif[5] avec des rafles et des « peignages » pour rechercher les réfractaires, l’appareil administratif de la France était à la manœuvre[6] (et c'est un cas unique en Europe, ailleurs c'est l'occupant). Un appareil administratif structuré notamment autour du réseau des préfets hérité de l’époque napoléonienne[7], qui préexistait au gouvernement Vichy et qui lui survivra[8], pour rester en place encore aujourd’hui.
Deux autres questions ont marqué la mémoire du STO, suscitant des débats après-guerre et nourrissant l’historiographie :
d’une part, la question du choix de partir ou non en Allemagne : il y eut bien sûr des volontaires qui ont choisi de partir, mais même pour les requis contraints à l'exil comme mon grand-père, on a pu considérer qu'ils avaient été placés face à un choix : obéir au pouvoir en place ou bien désobéir, en se faisant exempter par des combines, en se cachant voire en ayant le courage de rejoindre la clandestinité des maquis de la Résistance, comme beaucoup l'ont fait ;
d’autre part, la question de la reconnaissance après-guerre des requis, dans une France libérée où la gloire était aux Résistants et la pitié réparatrice aux déportés politiques et raciaux (juifs et tziganes, même si pour ces derniers le génocide est encore peu connu) : quelle place donner dans le récit national et dans les mémoires à ces personnes dont les souffrances ne furent pas comparables pour la plupart à celles des déportés mais qui ont été contraintes à l'exil et ont souvent connu des conditions de vie très dures ?
Je reviendrai sur ces deux questions dans d'autres articles. Je conclurai simplement ici avec l’expression de « zone grise de la mémoire », empruntée à Sébastien Beuchet[9]. Elle définit bien, me semble-t-il, cette mémoire du STO et peut expliquer en grande partie le mutisme de ceux qui l’ont vécu, favorisant l’absence de transmission familiale et l’oubli. Oubli qui peut se métamorphoser chez les générations suivantes[10] en un besoin de faire ressurgir ce passé.
Pour aller plus loin :
Un entretien avec Raphaël SPINA, auteur de l'ouvrage Histoire du STO, Paris, Perrin, 2017 :
Une émission de Radio France, L'histoire en direct, de 1993 consacrée au STO avec des témoignages d'anciens requis et des documents sonores d'époque :
En plus de l'ouvrage de Raphaël SPINA déjà cité :
celui de Patrice ARNAUD, Les STO. Histoire des Français requis en Allemagne nazie. 1942-1945, Paris, CNRS-Biblis, 2014
celui de Helga Elisabeth BORIES-SAWALA, Dans la gueule du loup. Les Français requis du travail en Allemagne, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2010
[1] J’ai été éclairé sur la dimension européenne de la réquisition par la série documentaire en 3 épisodes diffusée sur Arte en 2023 et intitulée « Le Travail forcé sous l'Allemagne nazie » de Matthias SCHMIDT et Vit POLACEK. Elle n’est malheureusement pas disponible actuellement en VOD.
[2] « La loi du 4 septembre 1942 constitue bien la pierre angulaire de la réquisition et est responsable de 55 à 60% du total des requis » (Patrice ARNAUD, Les STO. Histoire des Français requis en Allemagne nazie. 1942-1945, Paris, CNRS-Biblis, 2014, p. 35)
[3] Mon grand-père, né en 1922 mais déjà parti en Allemagne pour sa part, évoque d’ailleurs cette mesure dans une lettre datée du 14 juin 1943 : « Vous me dites que toute la classe 42 s’en va. Il ne doit plus guère rester de jeunes à Beaune, surtout s’il part d’autres classes »
[4] « Vue dans son ensemble, la réquisition de main-d’œuvre par Sauckel doit être évaluée comme une entreprise audacieuse et globalement réussie au service de l’économie de guerre allemande. Il faut souligner l’efficacité des méthodes mises en œuvre, et en premier lieu la collaboration d’État avec le gouvernement de Vichy. Ce sont tout de même environ 6% des hommes en âge de travailler qui ont été requis pour l’Allemagne, dont un fort pourcentage de spécialistes. » (Helga Elisabeth BORIES-SAWALA, Dans la gueule du loup. Les Français requis du travail en Allemagne, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2010, p. 86)
[5] En cas de désobéissance, les réfractaires encouraient entre 3 mois et 5 ans de prison et des amendes de 200 francs à 100 000 francs, peines susceptibles d’être doublées en cas de récidive.
[6] « Comme dans la question de la persécution des juifs, cette politique de collaboration s’avéra non seulement complaisante mais surtout efficace au service des intérêts allemands » (Helga Elisabeth BORIES-SAWALA, ouvrage déjà cité, p. 87).
[7] Selon la formule de Jean-Antoine Chaptal, scientifique et rapporteur de la loi du 28 pluviôse an VIII (17 février 1800) qui créa la nouvelle organisation territoriale de l'administration sous le Consulat, le préfet est chargé de transmettre « la loi et les ordres du gouvernement jusqu'aux dernières ramifications de l'ordre social avec la rapidité du fluide électrique ».
[8] Au-delà de la structure organisationnelle, cette permanence indépendante du changement de régime concerne aussi bien la carrière des agents (moyennant souvent un petit trou d’air au moment de la Libération). Celle d’Henry Soum, préfet délégué du ministère de l’intérieur en Côte d’Or en 1943 qui signait nombre d’actes relatifs au STO et poursuivra sa carrière ensuite jusqu’à devenir ministre d’Etat de la Principauté de Monaco, en est l’exemple.
[9] Sébastien Beuchet, Les mémoires du STO : mémoires partagées, mémoires empêchées (18 novembre 2020) ; ou encore entretien dans Ouest France
[10] Et cela peut concerner nombre de descendants ! Si l'on retient le nombre de 650 000 Françaises et Français ayant travaillé en Allemagne, le nombre théorique de descendants de troisième génération comme moi peut être estimé à 2,6 millions de personnes (estimation produite par le modèle ChatGPT4o lors d’une requête faite le 3 juillet 2024).
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