
À propos
Pourquoi ce blog ?
Je vous connais, ô monstre ! Nous voici de nouveau face à face.
Nous reprenons ce long débat où nous l’avions laissé.
Et vous pouvez pousser vos arguments comme des mufles bas sur l’eau : je ne vous laisserai point de pause ni répit.
Sur trop de grèves visitées furent mes pas lavés avant le jour, sur trop de couches désertées fut mon âme livrée au cancer du silence.
Saint-John Perse, Exil
J’ai 50 ans, l’âge qu’aurait eu mon grand-père paternel à ma naissance s’il n’était pas mort sept ans avant que je naisse. Il est décédé à 43 ans, le 20 septembre 1966. Bien que n’ayant pas connu ce grand-père, j’ai toujours ressenti un vide. Son absence m’a toujours semblé une anomalie. Il existait par son absence.
A 20 ans, l’âge qu’a mon fils aujourd’hui, mon grand-père, prénommé Jean, alors jeune boucher à Beaune exerçant dans le commerce familial tenu par son père, a dû quitter sa Bourgogne natale, arraché à sa famille, requis par les autorités françaises pour aller travailler en Allemagne nazie. C'était en mars 1943. Il y est resté 2 ans. Il est revenu à la fin de la guerre en mai 1945.
D’Allemagne, et plus précisément de Eger puis ensuite de Asch, deux villes des Sudètes, région tchèque annexée par l’Allemagne en septembre 1938, il a écrit de nombreuses lettres et cartes postales. Parmi celles-ci, 85 sont arrivées jusqu’à moi. Elles étaient adressées à ses parents, frères et sœur, s’étalant sur une période allant de mars 1943 et à juillet 1944, à l’exception d’une datée de janvier 1945 (à partir de l’été 1944, après le débarquement des Forces Alliées en Normandie, les lettres n'étaient plus acheminées).
Ces lettres écrites sous la contrainte de l’Histoire et qui ne m’étaient pas destinées sont ce qui me relie à lui et me permet de connaître ce grand-père dont l’absence a manqué à ma vie comme l’absence d’une pierre angulaire fragiliserait un édifice.
Faire exister ces lettres à travers ce blog, faire vivre ainsi la mémoire de mon grand-père, c’est pour moi combler un vide et contribuer à une forme de construction personnelle par la connaissance de mon héritage transgénérationnel. Ce travail de mémoire n’allait pas du tout de soi. Il s’est infiltré par petites touches inconscientes dans ma vie puis s’est peu à peu imposé comme une évidence. Ce blog en apporte le témoignage.
Faire exister ces lettres, c'est aussi faire vivre la mémoire des requis du travail forcé en Allemagne, dont l’histoire, si elle se développe depuis quelques années, a été contrariée voire honteuse. Les lettres de mon grand-père apportent un témoignage sur le vif, simple, ordinaire, dans un contexte qui ne l'était en rien. L'histoire n'est pas mon métier. Je souhaite simplement éclairer la compréhension de ces lettres par des documents d'archives, des lectures, et les partager, en particulier avec les descendantes et descendants des près de 650 000 Français partis en Allemagne.
Septembre 2023
Manuel D.